«Il est tout juste d'un âge convenable pour Rosa, pensa cette tendre mère en jetant un coup d'œil à sa petite-fille, qui pouvait bien avoir sept ans. Allons, Rosa, allez embrasser votre cousin, dit tout haut mistress Frédérick; vous ne me reconnaissez donc pas, mon cher George? Mais je suis votre tante!
—Je vous connais bien de reste, répondit George; mais je ne veux pas être embrassé, moi! et il battit en retraite devant les caresses que son obéissante cousine s'apprêtait à lui faire.
—Allons, petit espiègle, conduisez-moi à votre maman,» fit alors mistress Frédérick.
Ce fut ainsi que ces deux dames se retrouvèrent en face l'une de l'autre, après une absence de près de quinze ans. Pendant tout le temps qu'Emmy avait été dans la peine et la pauvreté, sa belle-sœur n'avait jamais songé à venir la visiter; mais maintenant qu'elle se trouvait dans une position brillante et prospère, elle avait hâte de revenir à elle.
Quantité d'autres personnes firent de même. Notre ancienne amie, ci-devant miss Swartz, vint avec son mari et des laquais en livrée jaune-orange, faire visite à Amélia, pour laquelle elle retrouva tout le feu de ses affections passées. Swartz certainement n'aurait pas cessé de l'aimer si elle avait continué à la voir, il faut être juste; mais que voulez-vous? dans une si vaste capitale que Londres, comment trouver assez de temps pour voir tous ses amis? Quand ils disparaissent de la sphère où vous vivez, il faut bien continuer à y vivre, sans s'en inquiéter davantage. N'est-ce pas ainsi qu'il doit en être dans la Foire aux Vanités?
Le temps que l'étiquette impose d'ordinaire aux douleurs humaines était à peine révolu pour mistress Osborne, que déjà elle voyait se presser autour d'elle cette société élégante et choisie qui ne comprend pas qu'il puisse exister des malheureux. Chacune de ces dames avait au moins dans sa parenté l'un des pairs du royaume, bien que leurs maris fussent tous des rogneliards de la Cité. Quelques-unes étaient de véritables bas-bleus possédant une haute instruction; d'autres étaient de sévères observatrices de la loi évangélique, et patronnaient certains ministres. Emmy, il faut l'avouer, se trouvait fort dépaysée au milieu de toutes ces grandes dames, et elle fut au supplice pour deux fois qu'elle eut à accepter les invitations de mistress Frédérick Bullock.
Cette dame tenait à toute force à la patronner et s'était arrogé le soin de la former aux manières du grand monde. Elle imposa à Amélia ses marchandes de modes, et réglementa la tenue de sa maison et sa manière de se conduire. Sa voiture était constamment sur la route de Roehampton à Richmond, et elle tenait son amie au courant des commérages du monde élégant et des bruits de la cour. Jos prenait plaisir à ce bavardage; mais le major s'en allait en grondant dès qu'il la voyait arriver avec ses prétentions gentilhommières.
Le major s'endormit un soir chez Frédérick Bullock, après un splendide dîner donné par le banquier et grâce auquel Frédérick espérait faire passer dans sa banque les fonds placés chez M. Rowdy, le banquier d'Osborne. Amélia, qui n'entendait rien au latin et ne savait point quel était le rédacteur de la dernière chronique de la Revue d'Édimbourg; Amélia, qui ne déplorait pas autrement les hésitations de M. Peel au sujet du fameux bill de l'émancipation catholique; Amélia, disons-nous, restait silencieuse au milieu de toutes les dames réunies dans le grand salon, et promenait ses regards errants sur la pelouse verdoyante, sur les allées sablonneuses du parc, et enfin sur les serres au vitrage étincelant des derniers feux du soir.
«C'est une excellente personne, mais des plus insignifiantes, remarqua l'une de ces dames, le major en paraît terriblement épris.
—Il aurait fallu la styler dès son enfance, reprit une autre commère, mais maintenant c'est peine perdue, on ne réussira jamais à en faire quelque chose.