Emmy fut également présentée à cette auguste famille, et comme le deuil est contraire à l'étiquette de cour, elle se rendit au palais avec une robe en crêpe rose, une garniture de diamants au corsage et donnant le bras à son frère. La toilette lui allait si bien, que le duc et sa cour ne se lassèrent point de l'admirer. Nous ne parlons point de Dobbin, qui n'avait presque jamais vu Amélia en toilette de bal; aussi jurait-il alors qu'on ne lui aurait pas donné plus de vingt-cinq ans.
Elle dansa une polonaise avec le major Dobbin, tandis que M. Jos avait l'honneur d'être le cavalier de la comtesse de Schlüsselback, vieille dame qui portait une touffe de plumes sur le chignon, mais qui comptait seize quartiers de noblesse et des alliances avec presque toutes les maisons royales de l'Allemagne.
Poupernicle est situé au fond d'une heureuse vallée, baignée par les eaux fertilisantes de la Rump, qui s'y déroule en mille replis tortueux avant d'aller se jeter dans le Rhin, à un endroit que je ne puis indiquer, faute d'avoir la carte sous les yeux. Dans certains points la rivière est assez forte pour supporter un bac, et dans d'autres pour faire tourner un moulin. Dans Poupernicle même, le grand et fameux Victor Aurélius XIV a construit un pont magnifique, sur lequel s'élève sa statue, entourée de naïades, qui portent les emblèmes de la victoire, des cornes d'abondance et le rameau d'olivier. Il a le pied sur la tête d'un Turc prosterné devant lui. Le prince fait aux passants un gracieux sourire et désigne de son glaive la place Aurélius, où il avait commencé à édifier un nouveau palais, qui eût été la merveille de son siècle, si ce prince magnanime avait eu l'argent nécessaire pour le terminer. Mais il ne put être achevé faute d'argent comptant. Le parc et le jardin, tombés désormais dans un état de dépérissement déplorable, pourraient contenir dix cours et dix souverains comme ceux que possède Poupernicle.
Les jardins renferment des terrasses et des bassins allégoriques pour le moins dignes de ceux de Versailles et qui exciteraient l'admiration des étrangers, s'ils n'étaient en réparation continuelle pour les conduits.
Le gouvernement est despotique, pour le plus grand bien des sujets, mais tempéré par une chambre élective ou non à volonté. Pendant tout le temps de mon séjour à Poupernicle, je n'ai point entendu dire qu'elle se fût réunie. L'armée se composait d'un fort bel état-major, mais d'un très-petit nombre de soldats; pour la cavalerie, on compte environ trois ou quatre cavaliers qui font le service des dépêches; chacun d'eux a un uniforme différent pour représenter les différents corps.
La noblesse se visite régulièrement. Chaque marquise, comtesse ou baronne a son jour de réception; ce qui fait que la semaine se trouve toute remplie pour le mortel fortuné qui jouit des grandes et petites entrées dans la haute société de Poupernicle.
Malgré son peu d'étendue, la capitale de ce petit royaume a été cependant le théâtre des querelles les plus vives. La politique fait rage à Poupernicle, et les partis y sont très-ardents. Deux factions y règnent: l'une tenant pour mistress Strumpff et l'autre pour mistress Lederburg. L'une est soutenue par le ministre anglais, l'autre par le chargé d'affaires français, M. de Macabau. Du moment où notre ministre plénipotentiaire se déclarait pour mistress Strumpff, de beaucoup la meilleure chanteuse, car elle compte trois notes de plus dans la voix, il n'en fallait pas davantage pour que le ministre français se jetât dans l'autre parti et se montrât toujours en opposition avec notre envoyé.
Tout le monde dans la ville était obligé de se ranger de l'un ou de l'autre côté.
Nous avions pour nous le ministre de la maison du grand-duc, son premier écuyer, son secrétaire particulier et le précepteur du jeune prince. Le parti français se recrutait du ministre des affaires étrangères, de la femme du général en chef qui avait servi sous Napoléon, du maréchal du palais et de sa femme, qui, enchantée de suivre les modes de Paris, avait toute espèce de renseignements à ce sujet par l'entremise du courrier d'ambassade de M. de Macabau. Le secrétaire de chancellerie était un petit de Grignac malin comme Satan, et qui avait dessiné la caricature de Tapeworm sur tous les albums de la localité.
Leur quartier général et leur table d'hôte étaient à l'hôtel de l'Éléphant, qui, avec celui des Princes, composait tout ce que Poupernicle avait d'établissements en ce genre. Tout en observant en public les plus strictes convenances, ces messieurs n'avaient garde, cependant, de s'épargner les épigrammes les plus mordantes. Tels on voit des lutteurs se couvrir de meurtrissures et de plaies sans que jamais l'expression de leur figure trahisse la souffrance physique.