Tapeworm et Macabau ne manquaient jamais d'assaisonner les dépêches qu'ils adressaient à leur gouvernement, d'attaques ou de récriminations contre un odieux rival. Notre résident, par exemple, écrivait à son gouvernement les lignes suivantes:

«L'intérêt de la Grande-Bretagne, dans ce pays comme dans le reste de l'Allemagne, restera compromis aussi longtemps que l'envoyé français qui se trouve ici sera maintenu à son poste. C'est un homme infâme, abominable, qui ne recule devant aucune scélératesse, et commettrait tous les crimes pour arriver à ses fins. Par de perfides insinuations, il cherche à pervertir l'esprit de la cour à l'égard des ministres de la Grande-Bretagne; il s'efforce de présenter la conduite de notre gouvernement sous le jour le plus atroce et le plus odieux, et il est malheureusement approuvé par un ministre dont l'ignorance est aussi notoire que son influence est fatale.»

Dans une autre correspondance on écrivait:

«M. de Tapeworm n'a rien rabattu de son arrogance britannique et de son système de dénigrement ridicule à l'égard de la plus grande nation de la terre. On l'a surpris l'autre jour à parler fort légèrement de la cour de France, et hier on l'a entendu accuser son altesse royale le duc d'Orléans, qui sait si bien ce qu'il doit à sa famille et surtout à lui-même, de conspirer contre le trône de notre auguste souverain. Il prodigue l'or à pleines mains, si par hasard ses menaces n'ont pas tout le succès qu'il en attend. À force de bassesses, il est parvenu à se faire un assez grand nombre de créatures à la cour. En résumé, Poupernicle ne peut espérer de repos, l'Allemagne de tranquillité; la France ne peut prétendre à un légitime respect et l'Europe à la satisfaction qui lui est due, tant qu'on n'aura point commencé par écraser cette bête venimeuse.»

Que le lecteur se figure plusieurs pages écrites ainsi dans le même style. En outre, lorsque de part ou d'autre on envoyait quelque dépêche confidentielle, le contenu ne manquait jamais d'en transpirer toujours au dehors.

La saison d'hiver était à peine commencée qu'Emmy avait déjà choisi un jour de réception et se distinguait par la manière aussi gracieuse que modeste dont elle faisait les honneurs de chez elle. Elle prit un maître de français qui lui fit compliment de la pureté de son accent et de la facilité qu'elle montrait à apprendre, ce qui s'expliquait du reste par l'étude particulière qu'elle avait faite de la grammaire dans le temps où elle s'essayait à donner des leçons à George. Mme Strumpff lui donnait des leçons de chant, et Emmy s'en acquittait d'une façon si agréable et d'une voix si douce, que le major, qui avait pris un appartement en face d'elle, laissait ses fenêtres ouvertes pour entendre la leçon. Les dames allemandes, si sentimentales et si simples dans leurs goûts, se prirent d'une belle passion pour elle, et se mirent à l'appeler leur chère amie. Ces détails paraîtront peut-être minutieux et vulgaires, mais nous nous faisons un devoir de les citer, parce qu'ils se rattachent à des temps heureux. Quant au major, il était devenu l'instituteur de George; il lisait avec lui les Commentaires de César, et lui faisait repasser les mathématiques, en supplément des leçons que lui donnait un maître particulier. Tous les soirs on allait se promener à cheval à côté de la voiture d'Emmy, trop timide pour se risquer de même, et toujours prête à pousser un cri au moindre mouvement de la monture de George. Elle causait dans un coin de la voiture avec quelque blonde Allemande, tandis que Jos faisait un somme dans l'encoignure voisine.

Jos fut atteint de sentiments fort tendres pour la comtesse Fanny de Butterbrod, douce et tendre créature dont les parchemins établissaient parfaitement les droits aux titres de chanoinesse et de comtesse, mais qui, pour tout revenu, ne possédait qu'une somme de 250 livres par an. Fanny disait, à qui voulait l'entendre, qu'elle demandait au ciel, comme le plus grand bonheur, de devenir la sœur d'Amélia.

Jos aurait pu, de cette façon, mettre sur les panneaux de sa voiture et sur son argenterie la couronne et l'écusson de la comtesse. Lorsqu'au milieu de tous ces projets, survinrent de grandes réjouissances à l'occasion du mariage du prince héréditaire de Poupernicle avec la princesse Amélie de Hombourg-Schlippen-Schloppen.

La splendeur de ces fêtes rappela les prodigalités du règne de Victor XIV. Les princes, les princesses et les grands personnages du voisinage furent invités à y prendre part. Les lits montèrent au prix fabuleux, à Poupernicle, de 3 francs par nuit, et l'armée eut peine à suffire à tous les postes d'honneur qu'il fallut établir aux portes des excellences et des altesses qui arrivaient de tous côtés. La princesse avait été épousée par procuration, à la résidence de son père, par le comte de Schlüsselback. Quantité de tabatières furent données à cette occasion, ainsi que je l'ai appris d'un joaillier de la cour, qui, après s'être chargé de les vendre, se chargea aussi de les racheter. On envoya la plaque de l'ordre de Saint-Michel de Poupernicle à tous les grands dignitaires de la cour de la demoiselle; tandis que les cordons et les croix de Ste-Catherine de Schlippen-Schloppen brillaient sur toutes les poitrines les plus considérables de Poupernicle. L'envoyé français reçut les deux décorations.

«Le voilà couvert de rubans comme un cheval de corbillard, disait Tapeworm, auquel, d'après les principes de son gouvernement, il était interdit de recevoir aucune décoration; à lui les cordons, mais à nous la victoire.»