M. Fenouil se mit à rire à son tour.

«Des défenseurs! et qui donc? le major? le capitaine? tous ces chevaliers du tapis vert qui forment le cortége obligé de madame et qui, pour cent louis, se chargeraient de la débarrasser du fardeau de la vie. Nous en savons fort long sur le major Loder, qui n'est pas plus major que je ne suis marquis, et, au besoin, l'on pourrait l'envoyer aux galères. Allez, allez, nous sommes bien informés, et nous avons des amis partout. Nous savons parfaitement vos rencontres de Paris, et quelle parenté vous y avez retrouvée. Madame a beau ouvrir de grands yeux, c'est comme j'ai l'honneur de le dire. Comment se fait-il qu'aucun de nos ambassadeurs sur le continent n'ait consenti à recevoir madame, c'est qu'elle a offensé quelqu'un qui ne lui pardonnera jamais, et dont la fureur s'est réveillée à son aspect. La nuit dernière, en rentrant chez lui, milord était dans une agitation qui tenait de la démence; Mme de Belladonna lui a fait une scène à cause de vous; jamais on ne l'avait vue dans un pareil accès de fureur.

—C'est pour le compte de Mme de Belladonna que vous faites alors cette démarche, dit Becky se remettant un peu du trouble où l'avait jetée cette conversation.

—Nullement; elle n'est pour rien dans tout ceci. La jalousie est son état normal, et, puisqu'il faut vous le dire, c'est de la part de monseigneur. Vous auriez le plus grand tort de vous montrer à lui; et si vous restez ici, vous pourrez bien vous en repentir. Rappelez-vous le conseil que je viens de vous donner; partez vite. Mais voici la voiture de milord....»

En même temps, M. Fenouil, saisissant Becky par le bras, l'entraîna dans une autre allée du jardin, au moment où la voiture de milord Steyne, toute chargée d'armes et de devises, débouchait comme un ouragan à l'entrée de l'avenue, traînée par des chevaux du plus grand prix. Mme de Belladonna était assise dans le fond de la voiture; elle avait un air sombre et maussade, portait un king-Charles sur ses genoux, et s'abritait derrière une ombrelle blanche. Lord Steyne était étendu à côté d'elle, la face livide et les yeux à moitié morts. La haine, la colère, le désir, pouvaient de temps à autre leur rendre un éclat passager, mais d'ordinaire ils semblaient éteints et fermés pour un monde dont ce vieux débauché avait épuisé tous les plaisirs et toutes les illusions.

«Son Excellence n'est pas encore remise de la crise de cette nuit,» murmura M. Fenouil à l'oreille de mistress Crawley, tandis que la voiture disparaissait dans un tourbillon de poussière.

Et alors seulement elle sortit de derrière les buissons qui l'avaient dérobée aux regards du noble lord.

—Tant mieux,» pensa Becky qui prit cela comme consolation.

Milord nourrissait-il en réalité des projets d'assassinat contre mistress Rawdon, ainsi que M. Fenouil le lui avait donné à entendre, ou avait-il seulement mission de l'effrayer pour la forcer à quitter la ville où Sa Seigneurie se proposait de passer l'hiver et où elle n'eût pas été bien aise de se retrouver face à face avec son ancienne connaissance, c'est là un point qui n'a jamais été fort bien éclairci. En ce qui concerne ce digne serviteur, nous dirons seulement qu'après la mort de son maître il retourna dans son pays natal, où il vécut respecté de tous jusqu'à la fin de ses jours sous le titre de baron Finelli qu'il avait acheté de son souverain. Quant à Becky, cette menace eut tout l'effet qu'on en attendait, si l'on cherchait seulement à se délivrer par là de la présence de cette petite aventurière.

Pour ce qui est du marquis de Steyne, chacun sait la triste fin de ce noble personnage, qui succomba à Naples, deux mois après la révolution de 1830. On lisait à ce propos dans les journaux: «L'honorable George Gustave, marquis de Steyne, comte de Gaunt-Castle, pair d'Irlande, vicomte d'Hellborough, baron de Pitobley et de Grilleby, chevalier de l'ordre de la Jarretière, de la Toison d'or d'Espagne, de l'ordre russe de Saint-Nicolas de première classe, de l'ordre turc du Croissant; premier lord du cabinet des poudres, valet de chambre ordinaire de Sa Majesté britannique, colonel du régiment de Gaunt, conservateur du Musée britannique, administrateur du collége de la Trinité, gouverneur de Grey-Friars, est mort de la douleur que lui a causée le triomphe de la faction orléaniste.»