Cette éloquente énumération de titres parut successivement dans tous les journaux de la semaine où l'on fit les plus pompeux éloges de ses vertus, de sa libéralité, de ses talents, de ses bonnes actions. Son corps fut enseveli à Naples et son cœur, qui n'avait jamais battu que pour de nobles et généreuses inspirations, fut transporté à Castle-Gaunt dans une urne d'argent.

«Les arts et les malheureux, écrivit M. Wagg, ont perdu en lui un protecteur éclairé, la société un de ses plus beaux ornements, l'Angleterre un de ses plus grands citoyens.»

Son testament ouvrit le champ à un grand nombre de débats, et l'on chercha quantité de chicanes à Mme de Belladonna pour l'obliger à restituer un magnifique diamant que Sa Seigneurie portait toujours au petit doigt, et qu'on accusait cette dame d'avoir détourné après le regrettable trépas de lord Steyne. Mais l'homme de confiance de milord, M. Fenouil, prouva que cette bague avait été offerte à ladite Mme de Belladonna, par le marquis, deux jours avant sa mort, ainsi que les billets de banque, les bijoux, les valeurs françaises et napolitaines, qu'on l'accusait d'avoir pris dans le secrétaire de Sa Seigneurie, et que les héritiers n'eurent pas honte de réclamer à cette femme aussi honnête que calomniée.

CHAPITRE XXXIII.

Peines et plaisirs.

Le lendemain de la rencontre dont nous avons précédemment parlé, Jos apporta à sa toilette une recherche et un luxe inaccoutumés, et, sans faire part à ses compagnons des événements de la nuit ni les avertir de sa sortie, il descendit de grand matin dans la rue, et on put le voir prendre des renseignements à la porte de l'hôtel de l'Éléphant. Les fêtes avaient rempli la maison de voyageurs; les tables, au dehors, étaient déjà garnies de personnes qui fumaient en buvant de la bière; à l'intérieur flottait un nuage de fumée qui empêchait de rien distinguer. M. Jos, après avoir avec sa solennité ordinaire, et dans un allemand qu'il maniait assez mal, poursuivi ses investigations touchant la personne qu'il cherchait, recueillit des indications qui le conduisirent enfin dans la partie la plus élevée de la maison; au-dessus des étages successifs occupés par des gens de profession nomade, il arriva à de petites chambres situées sous les combles, où, parmi des étudiants, des commissionnaires, des marchands forains et des paysans, il dénicha enfin l'humble réduit où Rebecca avait été enfouir ses appâts séducteurs, et qui était assurément le plus modeste qui ait jamais reçu la beauté.

Cette atmosphère convenait à Becky; elle se sentait à son aise au milieu de cette tourbe de bohémiens, d'étudiants, de joueurs, de saltimbanques. Son père et sa mère, tous deux bohémiens par goût et par nécessité, lui avaient légué cette nature aventureuse et remuante qui, à défaut de la conversation d'un lord, lui faisait trouver du charme à celle d'un laquais. Le bruit, le mouvement, l'odeur de la pipe et du vin, les refrains des étudiants, le langage original des faiseurs de tours, le jargon des juifs, enfin tout ce qu'il y avait d'imprévu et d'irrégulier dans ce désordre enchantait et ravissait cette petite femme, alors même que la fortune capricieuse lui refusait de quoi payer sa note à l'hôtel. Et depuis que sa bourse s'était arrondie de tout l'argent que le petit Georgy lui avait fait gagner la veille, elle trouvait un nouveau charme à cette vie de tumulte et de hasards.

En atteignant la dernière marche, et tout essoufflé de cette ascension, Jos s'arrêta sur le palier et chercha à découvrir le no 92. En face du no 92, qui était la chambre qu'on lui avait indiquée comme étant celle de la personne qu'il demandait, se trouvait le no 94, dont la porte entr'ouverte laissait voir un étudiant en bottes à hautes liges, en tunique boutonnée et crotté, jusqu'à l'échine. Il était couché sur son lit et fumait sa pipe, tandis qu'un autre étudiant, aux cheveux blonds et flottants, portant une tunique à brandebourgs fort râpée et fort crottée, se tenait un genou en terre et l'œil collé sur la serrure du 92. Par cette voie de correspondance, il adressait les supplications les plus pressantes à la personne qui occupait la chambre.

«Laissez-moi, répondait une voix bien connue qui fit tressaillir notre ami Jos; j'attends quelqu'un, j'attends mon grand-père, et je ne voudrais pas qu'il vous trouvât chez moi.

—Ange de la verte Erin, continuait l'étudiant aux cheveux dorés et aux grandes boucles d'oreilles, prenez-nous en compassion, laissez-vous fléchir à nos prières et venez dîner avec moi et Fritz dans un des restaurants du Parc. Nous aurons des faisans rôtis, de la bière, du plum-pudding et du vin de France. Ne nous refusez pas, si vous ne voulez avoir à vous reprocher notre mort.