La pauvre Emmy, dont la conversation n'était pas très-animée, et dont la parole semblait encore plus glacée depuis le départ de Dobbin, vivait oubliée et délaissée depuis l'apparition de cette créature supérieure et dominatrice. Le ministre français étalait pour elle plus d'enthousiasme encore que son rival. Les Allemandes, si chatouilleuses sur les questions de morale lorsqu'il s'agit des Anglaises, raffolaient de la vivacité d'esprit de l'adorable amie de mistress Osborne, et bien que Becky n'eût point cherché à se faire présenter à la cour, Leurs Illustrissimes Altesses, entendant faire le pompeux éloge des séductions et du charme de sa personne, témoignèrent le plus vif désir de la connaître. Aussitôt que le bruit se fut répandu qu'elle était noble, qu'elle descendait d'une ancienne famille anglaise, que son mari était colonel aux gardes et gouverneur d'une île, qu'ils ne s'étaient séparés que pour une querelle de ménage des plus futiles, toute la haute société du petit duché ne songea plus qu'à lui ouvrir ses portes, et les dames l'appelèrent ma chère et lui jurèrent une amitié éternelle, tout comme précédemment pour Amélia. Les naïfs enfants de la Germanie comprennent l'amour et la liberté d'une manière qui n'entre point dans les idées de nos honnêtes habitants des comtés d'York et de Sommerset. Dans ces villes de civilisation et de philosophie, une femme peut avoir divorcé avec plusieurs maris successifs sans qu'une pareille conduite lui ôte rien de sa considération dans le monde. Rebecca, par sa présence, avait donné à la maison de Jos un charme et un attrait sans pareils. Elle chantait et jouait du piano, était d'une gaieté folle, parlait deux ou trois langues, attirait la foule dans les salons de M. Sedley, et lui persuadait que c'était lui qui, par son esprit et ses talents, attirait tout ce monde autour de lui.
Emmy, dont les prérogatives comme maîtresse de maison semblaient désormais se borner au soin d'acquitter les notes des fournisseurs, Emmy fut conquise et gagnée comme tous les autres par l'adresse de Rebecca; elle lui parlait du major Dobbin, que ses affaires leur avaient enlevé si précipitamment. Elle n'hésitait pas à proclamer bien haut son admiration pour cet excellent, ce noble cœur, et à reprocher à Emmy de s'être montrée trop dure et trop cruelle à son égard. Emmy se défendait faiblement et cherchait à prouver à son amie que sa conduite était dictée par les inspirations les plus pures et les plus sacrées. Elle lui disait qu'une femme qui avait épousé un ange, et surtout un ange comme celui qu'elle avait eu le bonheur de rencontrer, était mariée pour toujours; elle trouvait du reste parfaitement justes les éloges que Becky prodiguait au major, et ramenait elle-même la conversation sur son compte plus de vingt fois par jour.
Il ne lui avait pas fallu grand'peine pour se concilier la faveur de Georgy et des domestiques. La femme de chambre d'Amélia, qui était pour le généreux major, en voulut d'abord à Becky d'avoir été la cause de son éloignement; mais bientôt elle se réconcilia avec mistress Crawley, en voyant l'admiration ardente et passionnée qu'elle exprimait pour William en toute occasion. Dans les conseils secrets tenus par les deux amies au retour des soirées et des bals, alors que miss Paym mettait en papillotes les blondes boucles de l'une et les tours bruns de l'autre, la digne chambrière ne manquait jamais à placer son mot en faveur du major, et ce petit plaidoyer n'était pas plus désagréable à Amélia que l'admiration de Rebecca à la même adresse. Amélia avait soin de faire très-souvent écrire au major par George, et veillait à ce qu'il n'oubliât pas de mettre en post-scriptum que sa maman lui disait bien des choses affectueuses. Et, tous les soirs, en regardant le portrait de son mari, elle ne lui trouvait plus un air de reproche, ou bien plutôt, au contraire, elle trouvait qu'il lui reprochait d'avoir laissé partir William.
Cet héroïque sacrifice était loin d'avoir assuré le bonheur d'Emmy. Depuis lors elle paraissait distraite, agitée, mécontente; jamais on ne l'avait trouvée d'une humeur si irritable. On la voyait pâle et souffrante; on l'entendait répéter sans cesse certaines romances de Weber, et c'était celles que le major affectionnait; et puis parfois à la tombée du jour se surprenant ainsi à les fredonner dans le salon, elle s'arrêtait tout court au milieu de ses chants et allait se réfugier dans la pièce voisine; on eût dit qu'elle voulait se mettre sous la protection du portrait de son mari.
Après le départ de Dobbin il resta quelques livres sur lesquels se trouvait son nom. Emmy les mit de côté sur son secrétaire, à côté de sa boîte à ouvrage, de son buvard, de sa Bible, de son livre de prières, au-dessous des portraits des deux George. En partant, le major avait oublié ses gants, et peu après Georgy, furetant dans les affaires de sa mère, les trouva soigneusement enveloppés dans un coin du tiroir à secret de son nécessaire.
Emmy n'aimait pas beaucoup le monde, et n'y trouvait que de l'ennui; aussi, pendant les belles soirées d'été, son principal plaisir était d'aller faire de longues promenades avec Georgy, tandis que Rebecca restait à la maison pour ne pas laisser M. Jos tout seul. La mère et le fils causaient ensemble du major, et la manière dont en parlait Amélia faisait souvent sourire Georgy. Elle lui disait que le major avait un cœur d'or, que c'était l'homme le plus aimable, le plus brave et en même temps le plus modeste qu'elle connût. Elle lui répétait sans cesse que tout ce qu'ils avaient, ils le devaient aux bons soins de cet excellent ami; que son amitié avait veillé sur eux dans le malheur et la pauvreté alors qu'ils étaient abandonnés de tous. Ses camarades étaient pleins d'admiration pour lui, bien qu'on ne l'entendit jamais parler de ses actions d'éclat; il avait été l'ami intime du père de George, qui n'avait jamais varié dans son amitié pour le bon Dobbin.
«Votre père, lui disait-elle, m'a souvent raconté comment, étant enfant, William avait pris sa défense contre le petit tyran de la pension, et, depuis ce moment, il s'est formé entre eux une amitié qui n'a point varié jusqu'à la mort de votre père.
—Dobbin a tué sans doute l'homme qui a tué papa? demanda Georgy, ou bien il l'aurait fait s'il avait pu l'attraper, n'est-ce pas, maman? Quand je serai à l'armée, je tuerai tous les Français, soyez tranquille.»
Ces conversations entre la mère et le fils occupaient une grande partie du temps qu'ils passaient ensemble; cette naïve femme avait fait de son fils le confident de ses secrets; il est vrai que parmi ceux qui connaissaient William, il était celui qui aimait davantage le major.
Mistress Becky, elle aussi, avait sa miniature pour ne pas être en reste de sentiment; elle l'accrocha dans sa chambre, à la grande surprise et au grand divertissement de beaucoup de gens, mais surtout à la grande satisfaction de l'original qui n'était autre que notre ami Jos. À son arrivée chez les Sedley, notre petite intrigante n'avait apporté avec elle qu'un bagage fort mince et fort piteux; et, honteuse sans doute de l'exiguïté de ses paquets et du petit nombre de ses cartons, elle parlait sans cesse du bagage qu'elle avait laissé derrière à Leipsick, et qui devait lui arriver d'un moment à l'autre. Défiez-vous d'un voyageur qui n'a d'autre bagage que celui qu'il dit avoir laissé en route; c'est presque toujours un imposteur.