Joseph et Emmy ignoraient malheureusement cette haute vérité. Peu leur importait que Becky possédât une provision de splendides toilettes dans des boîtes invisibles; ils ne voyaient qu'une chose, c'est que les robes qu'elle portait étaient fort usées. En conséquence, Emmy se transporta chez la meilleure modiste de la ville, y choisit tout ce qui était nécessaire pour reconstituer à son amie une garde-robe complète. On ne lui vit plus ces fichus déchirés et ces robes de soie tachées qui lui couvraient à peine les épaules. En changeant d'habit, Becky changea aussi de genre de vie. Le pot de rouge fut laissé dans un coin; et l'autre spécifique puissant auquel elle demandait autrefois ses consolations, fut également mis de côté, ou tout au moins, elle ne s'en permit plus l'usage que dans le secret de ses méditations solitaires, ou bien lorsque Jos, par une belle soirée d'été, alors qu'Emmy et son fils étaient à la promenade, la forçait à prendre avec lui de l'eau-de-vie étendue d'eau.

Enfin arrivèrent de Leipsick les malles et les paquets si vantés; mais ce bagage se composait au total de trois ou quatre boîtes qui n'étaient pas des plus magnifiques et étaient loin de contenir les somptueuses toilettes annoncées avec tant de soin par Becky. De l'une de ces boîtes, au milieu d'une masse de papiers qui n'étaient autres que ceux au milieu desquels Rawdon Crawley avait, dans ses transports furieux, découvert les bank-notes tenus en réserve par Becky, celle-ci tira toute joyeuse un tableau qu'elle accrocha aux murs de sa chambre, après quoi elle alla quérir maître Jos. Ce dessin à la mine de plomb représentait un monsieur à la figure rose, qui, monté sur un éléphant, sortait d'une touffe de cacaoyers. Dans le fond on apercevait une pagode. La scène était évidemment dans les Indes.

«Par mon âme, c'est mon portrait,» s'écria Jos en apercevant la toile que Becky lui mettait sous les yeux.

En effet, c'était bien lui, tout épanoui de jeunesse et de beauté, et portant une jaquette de nankin à la mode de 1804. C'était le même tableau qui avait jadis orné les murs de Russell-Square.

«Je l'ai acheté, dit Becky d'une voix toute tremblante d'émotion, un jour où j'étais allée voir comment je pourrais rendre quelque service à mes bons et excellents amis. Depuis il ne m'a jamais quittée et ne me quittera jamais.

—En vérité, s'écria Jos dans un ravissement inexprimable, en vérité, serait-ce à cause de moi que vous y attachez tant de prix?

—Hélas! dit Becky, vous le savez aussi bien que moi; mais à quoi bon tous ces regrets, ces souvenirs, ces paroles? il est trop tard maintenant.»

Cette conversation avait enivré Jos d'une félicité ineffable. Emmy rentra souffrante et fatiguée, et, se retirant dans sa chambre pour se coucher, elle laissa Jos et sa charmante compagne continuer leur délicieux tête-à-tête. Toutefois, trop agitée pour fermer l'œil, elle put entendre de la chambre voisine Rebecca chanter à Jos des romances de 1815; et, chose qu'on aura peine à croire, c'est que Jos fut, comme Amélia, tourmenté par l'insomnie.

On se trouvait alors au mois de juin, la saison du luxe et de l'élégance pour cette bonne cité de Londres. Jos, qui n'aurait pas omis un seul jour de lire les merveilleuses colonnes du Galignani, cette excellente feuille qui rend la patrie au voyageur exilé sur la terre étrangère, Jos, disons-nous, gratifiait ses deux compagnes, pendant le déjeuner, des passages les plus saillants de cette feuille. Ce journal donne, entre autres choses, un aperçu hebdomadaire des mouvements qui se font dans l'armée, et cette partie intéressait fort un homme qui avait joué, comme Jos, un rôle si important dans le service actif. Il lut donc un jour la nouvelle suivante:

«ARRIVÉE DU ***e RÉGIMENT.
«Gravesend, le 20 juin.