«Comment se porte le mari de mistress Crawley?» tel était d'ordinaire le bonjour dont le saluait lord Steyne.

Telle était en effet sa profession reconnue dans le monde. Rawdon n'était plus le colonel Crawley, il était le mari de mistress Crawley.

Quant au petit Rawdon, si nous n'en avons rien dit depuis longtemps, c'est qu'il restait caché dans une mansarde située sous les combles de la maison, ou bien vivant à la cuisine au milieu des domestiques, sans que sa mère s'en souciât le moins du monde. Tout le temps que la bonne française resta au service de mistress Crawley, il passait ses journées avec elle; et quand elle partit, le petit garçon poussa de tels hurlements dans sa chambre déserte, qu'une bonne qui couchait dans une pièce voisine alla le prendre, le mit dans son lit et parvint ainsi à le consoler.

Rebecca, milord Steyne et une ou deux autres personnes se trouvaient dans le salon à prendre le thé au retour de l'Opéra, lorsque les cris aigus du pauvre marmot firent retentir toute la maison.

«C'est mon petit chérubin qui pleure sa nourrice, dit mistress Crawley, sans se déranger aucunement pour aller voir ce qu'avait l'enfant.

—Et vous êtes si bonne mère que vous ne voulez pas le voir pleurer, dit lord Steyne d'un ton railleur.

—Bah! répliqua mistress Crawley en rougissant légèrement, quand il sera las de pleurer il se décidera à dormir.»

Puis on se remit à causer de la représentation de l'Opéra.

Rawdon s'était esquivé un moment pour connaître la cause du chagrin de son fils, et il rejoignit bientôt la compagnie lorsqu'il eut vu l'enfant entre les mains de l'honnête Dolly qui s'efforçait de le consoler.

Le cabinet de toilette du colonel était situé dans les hautes régions de la maison; c'était là qu'avaient lieu les entrevues intimes du père et du fils; c'était là qu'ils se voyaient tout à leur aise et sans témoins; tandis que Rawdon père se faisait la barbe, Rawdon fils, assis sur une malle, suivait les détails de cette opération avec un plaisir toujours croissant. La plus parfaite intelligence régnait entre eux; le père apportait au fils quelques friandises du dessert qu'il cachait dans un certain étui à épaulettes où l'enfant savait fort bien les retrouver, et c'étaient des bonds et des cris de joie à la découverte de chaque trésor nouveau; mais le petit Rawdon était obligé de modérer ses transports, car sa mère dormait à l'étage inférieur et il ne fallait pas troubler son sommeil. Comme elle se mettait au lit fort tard, elle ne se levait, par suite, que dans l'après-midi.