Rawdon achetait pour son petit garçon des livres d'images et remplissait sa chambre de joujoux. Les murailles étaient couvertes de gravures collées par la main paternelle et payées par Rawdon argent comptant. Quand il n'était pas de service au parc pour escorter mistress Crawley, il prenait son garçon avec lui et faisait des promenades qui duraient des heures entières. Le colonel mettait l'enfant à cheval sur ses genoux, lui laissait tirer ses grandes moustaches en guise de rênes, et la journée s'écoulait ainsi au milieu de ces jeux et de ces gambades enfantines.

La chambre du jeune Rawdon était très-basse, et une fois, en prenant l'enfant pour le faire sauter en l'air, le père lui heurta la tête contre le plafond; le petit Rawdon avait alors cinq ans. M. Crawley faillit presque laisser tomber son fils, tant il fut effrayé des suites que pouvait avoir sa maladresse, et l'enfant, faisant une grimace affreuse, se disposait à pousser les cris les plus épouvantables que la violence du coup aurait du reste suffisamment excusés, lorsque son père l'arrêta tout court en lui disant:

«Pour l'amour de Dieu, n'allez pas éveiller votre mère.»

L'enfant regarda aussitôt son père d'un air piteux et lamentable, mordit ses lèvres, serra le poing, et on n'entendit pas même un soupir s'échapper de son petit cœur. Rawdon raconta cette histoire au club, à ses anciens camarades, à toute la ville.

«Ah! monsieur, si vous saviez, disait-il à tous ceux qu'il rencontrait, c'est un fameux gaillard et rudement taillé que mon garçon; il est d'une trempe solide! J'ai presque fait entrer la moitié de sa tête dans le plafond, eh bien! il n'a pas crié de peur d'éveiller sa mère.»

Une ou deux fois par semaine, cette excellente mère faisait son ascension dans les lieux élevés où son mari passait la plus grande partie de sa vie. On eût dit une poupée du Magasin des modes sur laquelle Prométhée aurait soufflé. Sur ses lèvres brillait toujours un sourire caressant; les toilettes les plus fraîches, les écharpes, les dentelles les plus précieuses, rehaussaient encore la souplesse de sa taille et la vivacité de ses mouvements; ses gants et ses chaussures faisaient aussi ressortir la finesse de sa main, la petitesse de son pied; tous les jours c'était un chapeau nouveau, sur lequel les fleurs semblaient renaître et s'épanouir, ou qu'ombrageaient des marabouts d'un velouté aussi moelleux que la blanche corolle du camélia.

Elle faisait à son fils deux ou trois signes de tête plus propres à le tenir à distance que capables de provoquer sa tendresse; le jeune Rawdon, tout frappé de cette merveilleuse apparition, interrompait son dîner ou quittait ses soldats de carton pour la contempler à son aise. Quand elle avait quitté la chambre, il restait après elle une odeur de rose, une espèce de parfum céleste qui indiquait le passage d'une divinité. Aux yeux de son fils, elle était une créature surnaturelle, bien supérieure à son père, bien supérieure à toutes les autres personnes qui l'approchaient, et à laquelle il fallait offrir à une certaine distance ses adorations et son encens. Lorsqu'il allait en voiture avec elle, il éprouvait comme une sorte de terreur religieuse, et toute la promenade se passait pour lui à regarder avec des yeux béants la fée si merveilleusement habillée qu'il avait en face de lui.

De beaux messieurs sur des chevaux fringants s'approchaient pour échanger avec elle un sourire et quelques paroles. Ses yeux avaient un éclair pour chacun d'eux; tandis que sa main leur envoyait au passage de gracieux saluts. Pour sortir avec elle, l'enfant mettait son habit rouge tout neuf; sa vieille jaquette couleur foncée était bonne pour rester à la maison. Parfois, en son absence, tandis que Dolly faisait le ménage, le petit Rawdon s'avançait dans la chambre à coucher de sa mère. C'était pour lui comme une demeure céleste, un séjour mystérieux où se réunissaient toutes les splendeurs et toutes les merveilles. La garde-robe offrait à ses regards ébahis des robes roses, bleues et à plusieurs reflets. Il restait dans le ravissement en face de cet écrin en bois de rose doublé d'argent, devant cette main de bronze couverte de bagues étincelantes; un autre objet encore attirait son attention, c'était une glace sur chevalet, véritable chef-d'œuvre, dans laquelle il voyait tout juste sa petite figure étonnée et l'image de Dolly, chose bien singulière, qui, tout en paraissant suspendue au plafond, continuait à retourner et à battre les oreillers et le traversin. Pauvre petit être négligé! le nom d'une mère est comme celui de Dieu sur les lèvres et dans le cœur de ces innocentes créatures, et cet enfant n'adorait sous ce nom qu'un marbre froid et insensible!

Rawdon Crawley, tout en n'ayant pas du reste une nature d'élite, possédait un certain fond de tendances affectueuses; il savait encore trouver dans son cœur assez d'amour pour chérir tendrement sa femme et son fils. Il aimait avec passion le petit Rawdon; Rebecca, bien qu'elle s'en fût aperçue, n'en disait rien à son mari: ce n'est pas qu'elle lui en voulût pour cela, oh! nullement, elle avait un si bon caractère! elle n'en conçut seulement que plus de mépris à son endroit. Le colonel rougissait devant sa femme de cette tendresse paternelle, la lui dissimulant autant qu'il le pouvait, et ne se livrant à ses transports qu'autant qu'il était tout seul avec son fils.

D'ordinaire il allait faire avec lui une visite matinale à l'écurie ou bien une promenade au parc. Le jeune lord Southdown, un cœur d'or qui aurait pour un peu donné le chapeau qu'il avait sur la tête, et dont la principale occupation en ce monde était d'acheter mille petites bagatelles pour les donner ensuite, avait fait cadeau au petit Rawdon d'un poney gros comme le poing, et sur ce coursier en miniature, l'enfant allait caracoler dans le parc, suivi de son père, qui ne le quittait point. Le colonel aimait à aller revoir son ancienne caserne et ses anciens camarades de Knightbridge. Parfois il se prenait à regretter sa vie de garçon. Les vieux soldats étaient bien aises de revoir leur ancien officier et de faire sauter dans leurs bras leur petit colonel. C'était une fête pour le colonel Crawley d'aller dîner à la caserne avec ses camarades.