Si mistress Sedley avait eu un peu d'énergie, le désastre de son mari était une occasion pour elle d'en faire preuve; elle aurait loué une vaste maison pour y recevoir des locataires. Le vieux Sedley eût rempli le rôle de mari de l'hôtesse, il eût été le seigneur en titre, avec les fonctions d'écuyer tranchant, de majordome, comme mari de la reine du comptoir. Mais mistress Sedley n'avait pas assez d'énergie pour savoir se créer des ressources dans le malheur, et restait inerte et sans mouvement sur les écueils où la tempête l'avait jetée. L'infortune des deux vieillards était donc irréparable et sans remède.
Ils vivaient, du reste, sans souffrir de cet abaissement; peut-être même étaient-ils plus fiers encore dans leur misère que dans leurs jours de prospérité. Mistress Sedley restait toujours une grande dame pour son hôtesse mistress Clapp, quand par hasard elle lui faisait l'honneur de descendre dans sa cuisine bien proprette et bien brillante. Les chapeaux et les rubans de la bonne Irlandaise, Betty Flanagan, son insolence, sa paresse, sa prodigue consommation de chandelles, de thé et de sucre étaient pour la vieille dame une distraction presque aussi absorbante que la tenue de son ancienne maison, lorsqu'elle avait à ses ordres son nègre, son cocher, son groom, son valet de pied, son maître d'hôtel et toute une légion de femmes pour la servir. C'était là, du reste, des souvenirs que la brave dame trouvait le moyen d'introduire plus de vingt fois par jour dans sa conversation. Avec Betty Flanagan toutes les bonnes du voisinage tombaient sous la haute surveillance de mistress Sedley. Elle savait ce que chaque locataire des maisons environnantes avait payé ou devait encore sur son loyer. Elle disparaissait bien vite dans le couloir de sa maison, dès qu'elle apercevait dans la rue mistress Rougemont, l'actrice, entourée d'une famille plus que suspecte. Elle hochait la tête avec un air de pitié, lorsque mistress Pestler, la femme de l'apothicaire, passait dans la carriole de son mari. Elle avait de longs entretiens avec le fruitier sur la qualité des navets, légume favori de M. Sedley. Elle surveillait de fort près la laitière et le boulanger; allait elle-même chez le boucher, qui avait plus vite fait de vendre cent livres de viande à ses autres pratiques qu'une épaule de mouton à mistress Sedley; elle comptait les pommes de terre rangées autour du gigot qu'on envoyait cuire, pour le repas du dimanche, chez le boulanger, et mettait ce jour là ses plus belles robes, allant deux fois à l'église et lisant le soir les sermons de Blair.
Le dimanche seulement, car dans le courant de la semaine ses graves occupations ne lui permettaient aucune espèce de distraction, le dimanche le vieux Sedley conduisait son petit-fils Georgy dans les parcs les plus proches ou dans les jardins de Kensington, pour voir le bel uniforme des soldats et jeter du pain aux cygnes. Georgy avait une passion pour les habits rouges; il ouvrait de grands yeux quand le vieux Sedley lui racontait que son père avait été un vaillant soldat; le vieillard ne manquait pas de présenter son petit-fils aux vieux sergents qu'il rencontrait avec une médaille de Waterloo sur la poitrine; c'était, leur disait-il le fils du capitaine Osborne, du 33e, mort glorieusement sur le champ de bataille; souvent même il régalait ces braves gens d'un verre de bière. Dans ses premières promenades il n'avait pas ménagé les gâteries au petit Georgy, et avait impitoyablement bourré l'enfant de pommes et de pain d'épice, au grand détriment de sa santé; si bien qu'Amélia avait déclaré d'une manière formelle, qu'elle ne le laisserait plus sortir avec son grand-père si ce dernier ne s'engageait, par serment solennel, à ne plus lui payer de gâteaux, de dragées et autres friandises prohibées.
Entre mistress Sedley et sa fille, il s'était aussi élevé quelques petits nuages à l'occasion de l'enfant; c'était comme un secret sentiment de jalousie entre ces deux femmes, à propos de l'objet commun de leurs affections. Un soir, dans le temps où George était encore tout petit, Amélia, occupée à travailler dans le petit salon, s'aperçut tout à coup que sa mère avait quitté la pièce; poussée comme par un instinct maternel, elle se rendit en toute hâte dans la chambre de son fils; l'enfant, qui jusqu'alors avait dormi d'un profond sommeil, poussait des cris lamentables, et Amélia trouva mistress Sedley occupée à lui administrer en cachette de l'élixir de Duffy. Amélia, cette femme que nous avons toujours tenue pour si douce et si inoffensive, en voyant son autorité maternelle ainsi menacée d'empiétement, sentit un frisson de colère parcourir tous ses membres; ses joues, ordinairement pâles, se couvrirent d'une vive rougeur et reprirent l'éclat qu'elles avaient eu jadis lorsqu'elle avait été une jolie petite fille de douze ans. Elle arracha l'enfant aux bras de sa mère, saisit la bouteille, et, tandis que la vieille dame, muette de colère, la regardait tout en brandissant la cuiller accusatrice. Amélia jeta la bouteille dans la cheminée où elle alla se briser en mille morceaux.
«Je n'entends point, ma mère, que vous empoisonniez cet enfant avec vos drogues, criait Emmy dont l'émotion se trahissait par l'agitation convulsive avec laquelle elle berçait son enfant dans ses bras et par les regards flamboyants qu'elle lançait du côté de sa mère.
—Empoisonner! Amélia, reprenait la vieille dame; empoisonner! songez-vous bien que vous parlez à votre mère.
—Georgy ne prend d'autres médicaments que ceux qui sortent de chez Pestler. M. Pestler m'a dit, du reste, que votre élixir était du poison.
—Courage; de mieux en mieux. Vous m'accusez, alors, de meurtre et d'assassinat, répliqua mistress Sedley, et c'est à votre mère que vous n'avez point honte de tenir un pareil langage! Ah! j'ai passé par de bien rudes épreuves sur cette terre; je suis tombée bien bas sous les coups de la fortune; après avoir eu une voiture j'ai pu me voir réduite à aller à pied; mais c'est la première fois que je m'entends dire que je suis une empoisonneuse, et je vous suis fort obligée de me l'avoir appris.
—Ma mère, dit la pauvre enfant, toujours prête à fondre en larmes, vous êtes bien sévère à mon égard. Je n'ai pas voulu dire.... je croyais.... Enfin, n'allez pas penser que j'aie voulu vous fâcher à cause de ce cher enfant; mais....
—Allez, allez, je n'en suis pas moins une empoisonneuse, et je ne sais qui vous retient de me faire arrêter de suite et conduire de ce pas en prison. Je ne m'étais pas aperçue, cependant, que je vous eusse empoisonnée alors que vous étiez enfant; au contraire, je vous avais fait donner la meilleure éducation, par les meilleurs maîtres qu'on puisse avoir en payant. De mes cinq enfants j'en ai perdu trois, et la fille que j'aimais de préférence aux autres, qui par mes soins a échappé au croup, à la rougeole, à la coqueluche, qui a eu tous les maîtres d'agrément possibles sans que le prix fît jamais question, que j'avais entourée de toutes les jouissances du luxe que, pour ma part, je n'ai jamais connues moi dans mon temps de jeune fille, alors que je me bornais tout simplement à honorer mon père et ma mère pour vivre longuement, à les aider dans les soins du ménage au lieu de m'enfermer toute la journée dans ma chambre comme une grande dame; eh bien! cet enfant de mes tendresses toutes particulières vient me dire que je suis une empoisonneuse! Ah! mistress Osborne! puissiez-vous ne jamais réchauffer une vipère dans votre sein! c'est du moins ce que je vous souhaite.