—Ma mère! ma mère! s'écriait la pauvre fille toute hors d'elle, tandis que l'enfant qu'elle tenait sur ses bras poussait à l'unisson les cris les plus épouvantables.

—Une empoisonneuse, juste ciel! Allez prier Dieu, Amélia, qu'il vous pardonne ce mouvement d'ingratitude, et purifie la noirceur de votre cœur. Puissiez-vous obtenir son pardon comme je vous accorde le mien.»

Mistress Sedley sortit de la chambre en murmurant encore les mots de meurtrière et d'empoisonneuse, comme pour mieux attester la sincérité de sa prière au ciel et de ses dispositions charitables en faveur de sa fille.

À partir de ce moment, il régna toujours entre mistress Sedley et sa fille une sorte de froideur qui ne fit que croître et augmenter sans qu'il y eût jamais possibilité d'y porter remède. Le petit démêlé dont nous venons de parler avait assuré à la vieille dame une supériorité dont en maintes occasions elle sut se prévaloir sur sa fille avec cette adresse persévérante qui est le caractère distinctif de son sexe. Elle fut plusieurs semaines sans adresser la parole à Amélia, disant aux domestiques de ne plus toucher à l'enfant, parce que mistress Osborne pourrait s'en trouver blessée.

Elle engagea sa fille à s'assurer par elle-même qu'on ne mettait point de poison dans les soupers préparés chaque jour pour son cher nourrisson. Si par hasard les voisins lui demandaient des nouvelles du petit Georgy, elle ne manquait pas de les renvoyer à mistress Osborne. Elle se serait bien gardée de demander des nouvelles du marmot. Pour rien au monde elle n'aurait touché à l'enfant, bien qu'il fût son petit-fils: comme elle n'avait pas l'habitude des enfants, qui sait si elle n'aurait pas pu le tuer. Lorsque M. Pestler venait faire sa visite sanitaire, mistress Sedley accueillait le docteur avec un sourire moqueur, une expression sarcastique, auxquels on pouvait à peine comparer les airs de dédain de lady Thistlewood, à qui du moins le docteur ne donnait pas ses soins gratis. De son côté, Emmy était jalouse de tous ceux qui approchaient son enfant comme aucune mère ne l'a jamais été; il suffisait pour éveiller ses susceptibilités qu'on eût chance d'obtenir quelque place dans les affections de l'enfant: elle se sentait mal à l'aise toutes les fois qu'elle voyait quelqu'un autour de son fils; mistress Clapp, la servante irlandaise, n'avait plus la permission de l'habiller et de le soigner, elle les aurait plutôt laissés débarbouiller le portrait de son mari suspendu au-dessus de son lit, de ce même lit qu'elle avait quitté jeune fille pour devenir femme et auquel elle revenait maintenant avec de longues années devant elle pour pleurer dans le deuil et dans le silence. Mais au moins elle était mère et la tendresse maternelle lui assurait des jours de bonheur et de consolation.

Cette chambre était comme le sanctuaire de toutes les affections, de tous les trésors d'Amélia. C'était là qu'elle avait soigné son fils, qu'elle avait veillé sur lui avec un amour tendre et inquiet pendant les mille petites maladies de l'enfance. Dans ce cher objet de sa sollicitude elle croyait voir revivre son mari; mais alors il se présentait à elle sans défaut, comme une apparition céleste. Dans la voix, dans le regard, dans les gestes, l'enfant lui rappelait son père; son cœur de mère tressaillait de joie toutes les fois qu'elle serrait dans ses bras ce cher trésor, et l'enfant l'interrogeait souvent sur la cause des larmes qu'elle versait. Elle lui disait alors que c'était parce qu'il lui rappelait son père; puis elle se mettait à lui parler de ce père qu'il avait perdu, de ce George qu'il ne connaissait pas, et l'innocente créature écoutait avec un étonnement recueilli les confidences de cette âme douce et sensible.

Elle lui en disait plus long qu'elle n'en avait jamais dit à George, à aucune des amies de sa jeunesse. Quant à ses parents, elle ne leur parlait point de tout cela; pour rien au monde, elle ne voulait leur découvrir les plaies de son cœur. Le petit George ne la comprenait-il pas bien mieux qu'eux-mêmes auraient pu le faire! C'était lui seul, lui seul, qu'elle mettait dans le secret des sentiments intimes de son cœur: pour lui elle n'avait rien de caché. La joie de sa vie était désormais dans l'amertume de ses regrets, dans les larmes qu'elle versait. C'était une âme d'une délicatesse si exquise, d'une nature si élevée que le romancier, plein de respect pour les mystères de la conscience, s'arrête devant ces chastes et pures émotions qu'il ne veut point livrer à des regards indiscrets. Nous tenons du docteur Pestler, médecin de dames, maintenant fort à la mode, propriétaire d'un magnifique carrosse vert foncé avec une maison à Manchester-Square, et à la veille de se voir nommé baronnet, que lorsqu'il fallut sevrer cet enfant, ce fut pour Amélia une désolation à amollir le cœur d'Hérode.

Le docteur se montrait fort tendre et fort empressé auprès de mistress Osborne; sa femme en conçut longtemps une jalousie mortelle. Peut-être en avait-elle, du reste, des motifs assez légitimes, et dans le cercle assez restreint des amies d'Amélia, plus d'une femme éprouvait le même sentiment à son égard. C'était à qui lui en voudrait de l'admiration qu'elle inspirait à l'autre sexe, de cet amour spontané dont se sentaient épris pour elle tous les hommes qui l'approchaient, et cependant, si on leur en eût demandé le pourquoi, ils auraient été fort en peine de le dire. Elle n'avait ni beaucoup d'éclat ni beaucoup d'esprit; elle ne possédait point une intelligence supérieure ni une beauté extraordinaire; mais partout où elle se présentait elle touchait et charmait tous les hommes, tout comme elle excitait les dédains et les hochements de tête de ses très-charitables sœurs.

Sa faiblesse était sans doute ce charme qui entraînait tout le monde. On rencontrait en elle une soumission, une douceur qui semblaient implorer de chacun ses sympathies et sa protection. Au régiment, il lui avait suffi de parler à quelques-uns des camarades de George pour que tous ces jeunes officiers fussent tout prêts de mettre à son service leurs bras et leurs épées. À Fulham, dans sa petite demeure, dans son cercle si limité, elle avait su se concilier le cœur de chacun. Elle aurait eu un château, une voiture et toute une armée de domestiques, que les fournisseurs du voisinage ne lui auraient pas témoigné plus de respect quand elle passait devant leur porte ou qu'elle faisait les modestes emplettes dans leurs boutiques.

M. Pestler avait un rival, auprès de mistress Osborne, dans la personne de M. Linton, son jeune aide, qui avait la clientèle des bonnes et des petits marchands du quartier. M. Linton était du reste un très-gentil garçon, encore mieux accueilli que son patron dans la maison de mistress Sedley. Si quelque indisposition subite survenait au petit George, il revenait deux ou trois fois dans la même journée pour voir ce qu'avait ce petit garçon, et sans jamais réclamer rien pour prix de ses visites. Il apportait de la pharmacie pastilles de gomme, pâte de jujube et autres objets de même nature, à l'intention du petit Georgy. Il préparait pour lui des potions et des lochs comparables à l'ambroisie des dieux d'Homère, si bien que l'enfant se faisait une fête d'être malade.