L'aide et le patron passèrent tous deux les nuits à veiller le petit Georgy quand il fut pris de la rougeole. Sa mère éprouva alors des terreurs aussi grandes que si la rougeole eût été un mal inconnu en ce monde. Quel est l'enfant pour lequel ces deux hommes auraient consenti à en faire autant? Étaient-ils allés passer les nuits au château voisin, lorsque les futurs héritiers de ce splendide domaine payèrent comme tous les autres le tribut obligé à cette maladie de leur âge? Les vit-on se déranger pour la petite Mary Clapp, la fille de l'ancien commis, qui prit cette maladie du petit Georgy? Assurément non; ils dormirent, au contraire, chez eux du sommeil le plus paisible, déclarant que le cas n'était point grave, et que la petite Mary se guérirait toute seule. Tous leurs soins se bornèrent à lui envoyer une ou deux potions, deux ou trois doses de quinquina, sans prendre du reste aucun souci du succès de leurs médicaments.
Au nombre des soupirants se trouvait aussi un petit chevalier français, qui allait enseigner sa langue dans différentes écoles du voisinage et que l'on entendait toute la nuit raclant sur un violon asthmatique et jouant de vieilles gavottes aussi usées que les cordes de son instrument. Ce vieux débris de l'ancienne cour ne manquait jamais d'aller le dimanche promener sa perruque poudrée à la chapelle d'Hammersmith, et faisait par sa conduite, ses pensées et sa mise, un singulier et complet contraste avec les sauvages barbus de sa nation, que l'on rencontre aujourd'hui dans nos promenades, fronçant le sourcil et enveloppés de la fumée de leurs cigares. Toutes les fois que le chevalier de Talon-Rouge parlait de mistress Osborne, il commençait d'abord par aspirer une prise de tabac, puis secouait du bout des doigts, avec une grâce toute aristocratique, les grains qui déparaient la blancheur virginale de son jabot, et réunissant enfin ses doigts en faisceau, il les approchait de sa bouche, décrivait un demi-cercle en ouvrant la main et s'écriait: Ah! la divine créature! Il jurait sa parole d'honneur que lorsque Amélia se promenait dans les jardins de Brompton, les fleurs naissaient sous ses pas. Il appelait le petit George Cupidon et lui demandait des nouvelles de Vénus sa mère; il disait à Betty Flanagan qui le regardait avec des yeux tout surpris, qu'elle était l'une des Grâces, la suivante favorite de la Reine des Amours.
Nous pourrions donner plus d'un exemple de cette popularité obtenue sans effort et dont Emmy était peut-être la seule à ne pas se douter. M. Binny, le mielleux et coquet ministre de l'endroit, faisait à la jeune veuve des visites assidues. Pour gagner les bonnes grâces de la mère il faisait sauter l'enfant sur ses genoux, et s'offrait à lui enseigner le latin. La sœur du ministre, qui avait la haute direction dans sa maison, lui en voulait beaucoup de ces prévenances.
«Que trouvez-vous donc de si séduisant dans cette petite femme? lui disait cette auguste vestale; quand elle vient prendre le thé ici elle ne souffle mot de toute la soirée; c'est une pauvre créature insignifiante, à laquelle il manque un organe du côté gauche; ce qui vous séduit en elle, messieurs, c'est sa jolie figure. Miss Grits, qui a cinq mille livres comptant, et des espérances par-dessus le marché, miss Grits a dix fois plus de vivacité. Si j'étais homme, et que j'eusse à choisir, c'est bien elle que je préférerais; il faut avoir un bandeau sur les yeux pour ne pas voir toutes ses perfections.»
C'est au milieu de cette vie calme et peu mêlée d'incidents dramatiques que notre héroïne passa les sept années qui suivirent la naissance de son fils. Comme l'un des événements les plus remarquables à offrir au lecteur qui vinrent en rompre la monotonie, et rentrent presque tous dans le genre de la petite vérole dont nous venons de l'entretenir, nous citerons ici encore une autre circonstance, pour remplir consciencieusement notre devoir d'historien. Un jour, le Rév. M. Binny vint, au grand étonnement d'Amélia, lui proposer de changer son nom d'Osborne contre celui de mistress Binny. Amélia, toute rougissante, et les yeux pleins de larmes, le remercia de cette démarche; et tout en lui témoignant sa gratitude pour les prévenances dont il les entourait elle et son fils, elle lui déclara que son cœur et ses pensées appartiendraient toujours au mari qu'elle avait perdu.
Chaque année, le 25 avril et le 18 juin, jours anniversaires de son mariage et de la mort de son mari, mistress Osborne s'enfermait dans sa chambre pour pleurer tout à son aise sur cette affection dont la perte était pour elle une douleur de chaque jour; les heures de la nuit s'écoulaient pour elle dans ces tristes méditations, tandis que son enfant dormait près de son lit dans son berceau. Dans le jour, au moins, ses préoccupations contribuaient un peu à la distraire. Elle apprenait à George à lire, à écrire et à dessiner. Elle lisait elle-même des livres d'histoire pour pouvoir ensuite les lui raconter. À mesure que l'esprit de George se développait, sa mère, avec une ingénieuse sollicitude, prenait soin d'ouvrir cette jeune intelligence à la connaissance de son Créateur; soir et matin, la mère et l'enfant unis dans cette touchante et sainte prosternation de la créature devant son Dieu, invoquaient leur Père céleste. La mère offrait comme un chaste parfum ses prières au Tout-Puissant, que l'enfant répétait après elle d'une voix encore mal assurée. Ces deux êtres priaient Dieu pour le père, le mari qu'ils regrettaient, comme s'il eût été là, dans la même chambre, à mêler ses prières aux leurs. Doux et pieux souvenirs de l'enfance, qui après de longues années écoulées font parfois tressaillir le cœur d'un bonheur indéfinissable.
La principale occupation d'Amélia était chaque jour la toilette de son fils; elle l'habillait elle-même, le préparait dans la matinée pour sa promenade avec son grand-père, avant que celui-ci partit à ses affaires. Elle lui faisait de charmants petits costumes, en réunissant tous les chiffons et tous les débris de sa garde-robe de mariée, dont elle s'évertuait à tirer tout le parti possible. Mistress Osborne, au grand déplaisir de sa mère, qui depuis son désastre tenait encore plus à un certain étalage de toilette, ne portait que des robes noires et un petit chapeau de paille garni de rubans également noirs.
Après les soins donnés à son fils, elle consacrait tout le reste de son temps à son père et à sa mère. Elle avait même été jusqu'à apprendre le piquet pour le jouer avec le vieillard tous les soirs où il n'allait pas au club. Elle chantait pour le distraire dès qu'il en témoignait le désir, et c'était fort bon signe pour l'état de sa santé, car il ne manquait jamais de s'endormir des les premières notes. Elle écrivait sans cesse pour lui des mémoires, des lettres et des prospectus. Le vieillard avait recours d'ordinaire à elle lorsqu'il avait par exemple à informer ses vieilles connaissances qu'il était devenu l'agent de la société du Diamant noir pour l'exploitation des charbons incombustibles, et qu'il se mettait à la disposition de quiconque voudrait bien l'honorer de sa confiance pour des fournitures de charbon supérieur. Pour lui, il lui suffisait de signer les circulaires en les ornant de toutes les élégances de son paraphe. Une de ces lettres fut envoyée au major Dobbin; mais le major, alors en résidence à Madras, n'avait nul besoin de charbon de terre. Toutefois, il reconnut bien vite l'écriture du prospectus; ah! combien n'aurait-il pas donné pour serrer la main qui avait tracé ces lignes! Un second prospectus vint lui apprendre que J. Sedley et Cie ayant établi leurs comptoirs à Oporto et à Bordeaux, ils étaient à même d'offrir à tous ceux qui voudraient bien les honorer de leur confiance l'assortiment le plus complet et le plus choisi de vins de Bordeaux, de Xérès et de Porto, le tout à des prix modérés; c'était un bon marché aussi précieux qu'extraordinaire. Dobbin se mit en quatre pour assurer le succès de cette réclame; il poursuivit avec l'insistance la plus vive le gouverneur, le commandant en chef, les officiers de la garnison et tous ceux qu'il connaissait à la présidence, et enfin il réussit à obtenir pour Sedley et Cie une commande assez considérable, ce qui étonna beaucoup M. Sedley et M. Clapp, qui à eux deux représentaient toute la raison sociale. Mais là s'arrêta leur bonne fortune, et ils n'eurent plus de nouvelle commission, ce qui désespéra le vieil Osborne, qui déjà s'était mis en campagne pour se procurer un régiment de commis, avoir un entrepôt pour ses marchandises dans la Cité et des correspondants dans toutes les parties du globe. Mais le vieux Sedley avait perdu son goût fin et délicat de gourmet en vins. Dobbin fut en butte à toutes sortes de plaisanteries de la part de ses camarades, à l'occasion du détestable breuvage dont il s'était fait l'introducteur. Obligé d'en reprendre la majeure partie, il n'eut d'autre ressource que de le faire vendre à la criée avec une très grande perte qui retomba à son compte.
Quant à Jos, nouvellement promu à un poste important dans l'administration de Calcutta, il entra dans une fureur épouvantable lorsqu'il reçut par la poste une liasse de ces prospectus œnophiles, accompagnés d'une lettre de recommandation de son père. Cette lettre témoignait à Jos toutes les espérances que le vieillard fondait sur lui pour faire réussir cette affaire. Il lui envoyait en même temps une facture acquittée et une certaine quantité de vin dont il le rendait consignataire en tirant sur lui des billets pour la même somme d'argent. Jos, qui ne voulait point pour tout au monde que l'on pût supposer que son père, le père de Jos Sedley, fonctionnaire de l'administration civile de Calcutta, était marchand de vins et faisait la commission, Jos refusa ces billets avec un souverain mépris, et écrivit au vieillard une lettre pleine de duretés, où il lui défendait de jamais mêler son nom à de pareilles affaires. La lettre de change protestée revint à la maison Sedley et Cie, et pour la payer, tous les profits de l'affaire de Madras et toutes les épargnes d'Emmy y passèrent.
Avec une pension de cinquante livres par an, Emmy avait encore droit à cinq cents livres, qui, d'après les comptes de l'exécuteur testamentaire de son mari, se trouvaient, au moment du décès de George, entre les mains de son agent. Dobbin, en sa qualité d'administrateur des biens, avait proposé de le placer à huit pour cent dans une compagnie des Indes. M. Sedley, qui supposait au major des vues déloyales sur cet argent, s'opposa énergiquement à cet emploi; s'étant lui-même rendu auprès de l'agent pour lui faire connaître sa volonté à cet égard, il apprit de lui, à sa grande surprise, que le reliquat du capitaine n'atteignait pas cent livres, et que les cinq cents livres en question étaient une somme à part dont le major Dobbin savait seul la provenance. Plus que jamais convaincu qu'il était sur la trace de quelque escroquerie, le vieux Sedley se mit aux trousses du major. Comme agissant au nom de sa fille, il lui demanda, d'un ton d'autorité, l'apurement des comptes de la succession. Dobbin balbutia et rougit. Sa gaucherie et son embarras confirmèrent les soupçons du vieux Sedley; et convaincu qu'il avait affaire à un coquin, il lui dit, sans plus de détour, sa manière de voir sur sa conduite, et lui déclara tout uniment qu'il l'accusait de détenir frauduleusement des deniers appartenant à son gendre.