«Vous deviez pressentir depuis longtemps la douloureuse nouvelle que j'ai l'affliction de vous transmettre, etc., etc.»
En un mot, Pitt, placé par un coup du sort, ou plutôt grâce à son mérite, comme il en était lui-même convaincu, à la tête de la fortune qui avait excité la convoitise de tous ses proches, Pitt était résolu de traiter sa famille avec les plus grands égards et d'être bon prince avec elle. Il songeait à rétablir dans son antique splendeur la maison des Crawley, et l'idée d'être le chef de cette race illustre flattait singulièrement son amour-propre. Le premier emploi qu'il voulait faire de l'immense crédit que ses qualités transcendantes et sa nouvelle position allaient lui assurer dans le comté, devait être de procurer à son frère et aux cousins Bute un établissement digne d'eux. Peut-être était-il tourmenté par un secret remords à la pensée qu'il réunissait sous sa main tous ces biens, qui pour tant de gens avaient été l'objet de si belles espérances. Son règne datait à peine de trois ou quatre jours que déjà il n'était plus reconnaissable. Son plan de conduite était arrêté. Il était déterminé à se montrer juste et serviable, à secouer le joug de lady Southdown, enfin à se maintenir dans les meilleurs termes avec tous les membres de sa famille.
Telle était la disposition d'esprit dans laquelle il avait écrit sa lettre à son frère Rawdon, lettre pleine de dignité et de mesure, où les plus grands mots et les phrases les plus magnifiques enchâssaient les plus splendides pensées. Il y avait assurément assez là de quoi remplir d'admiration le petit secrétaire dont la plume courait sous la dictée de sir Pitt.
«Il sera quelque jour un des plus grands orateurs de la chambre des Communes, pensait en elle-même la jeune femme. Que de sagesse! que de bonté! C'est bien en vérité un homme de génie! c'est, il est vrai, une nature un peu froide! mais elle est si excellente! En vérité, il a le génie en partage.»
Pitt Crawley avait d'abord composé sa lettre tout à loisir et pesé chaque expression, puis il l'avait ensuite apprise par cœur, avec cette dissimulation dont les diplomates seuls sont capables, et enfin, au moment voulu, il l'avait débitée à sa femme, toute stupéfaite d'admiration.
Cette lettre, entourée d'un large filet noir et cachetée de cire de même couleur, fut expédiée par sir Pitt à son frère le colonel. Rawdon n'éprouva qu'une demi-satisfaction à l'arrivée de cette missive.
«À quoi bon aller nous enfouir dans cette assommante demeure? se disait-il en lui-même; je ne puis souffrir de me trouver en tête-à-tête avec Pitt après dîner; et puis, rien que pour aller et venir il va nous en coûter vingt livres.»
En allant porter dans la chambre de Becky le chocolat que chaque jour il lui préparait de ses propres mains, Rawdon remit à sa femme la lettre en question, pour agir d'après son avis, comme il avait coutume de faire dans toutes les circonstances difficiles.
Il déposa le déjeuner et la fatale missive sur la toilette devant laquelle Becky était occupée à passer le peigne dans sa blonde chevelure. Cette petite femme, après avoir parcouru la lettre objet des terreurs de Rawdon, se redressa de toute sa hauteur en agitant cette lettre au-dessus de sa tête et criant:
«Victoire! victoire!