Mais ces ruses et ces manéges ne faisaient rien sur l'impassible Dobbin, qui conservait un sang-froid des plus désolants. Il éclatait de rire si parfois un de ses camarades s'avisait de le railler sur l'attention non équivoque que lui accordait miss Glorvina.

«Vous ne voyez pas, disait-il, que ce qu'elle en fait, c'est uniquement pour s'entretenir la main; elle s'exerce sur moi tout comme sur le piano de mistress Tozer; elle prend ce qu'elle rencontre sous sa main, et voilà tout. Je suis trop vieux, trop détraqué pour une aussi jolie femme que Glorvina.»

Et il n'en continuait pas moins à se promener à cheval avec elle, à lui copier des romances, à lui transcrire des vers sur des albums et à faire sa partie, le tout avec la plus extrême soumission; car, dans les garnisons de l'Inde, les jeunes officiers n'ont point d'autre occasion de s'occuper, lorsqu'ils ne se sentent pas de goût pour la chasse à la bécassine et au cochon, ou pour les distractions du jeu, de la pipe ou de la bouteille.

Malgré les instances de sa femme et de sa belle-sœur, le colonel O'Dowd se refusa catégoriquement à interroger le major sur ses intentions définitives, pour le déterminer à mettre un terme aux lamentables tortures d'une innocente jeune fille. Le vieux soldat déclara très-nettement qu'il n'entendait entrer pour rien dans le complot.

«Hé, ma foi, disait-il, le major à son âge sait ce qu'il doit faire; s'il avait bien envie de vous avoir pour femme, il saurait bien vous demander.»

D'autres fois il le prenait sur le ton de la plaisanterie, et disait que Dobbin, se trouvant encore trop jeune pour être à la tête d'une maison, avait écrit à sa maman une lettre pour lui en demander la permission. Loin de se prêter, du reste, au manége et aux intentions de ces dames, le brave Mick alla un jour jusqu'à avertir confidentiellement le major de prendre garde à lui et de se tenir sur la défensive.

«Attention, Dobbin, lui dit-il, attention, mon garçon; ces femmes-là mitonnent quelque grand coup; j'ai vu ma femme qui tirait d'une malle deux robes fraîchement arrivées d'Europe; l'une des deux, en satin rose, était pour Glorvina. Tout cela, Dobbin, c'est pour vous forcer à vous avouer vaincu, si toutefois les femmes et le satin peuvent avoir raison de vous.»

Mais ni la beauté des traits ni le luxe de la toilette n'étaient capables d'ébranler le major; la pensée d'une seule femme occupait tout l'esprit de l'honnête garçon, et cette femme, nous pouvons le dire, n'était point miss Glorvina O'Dowd, malgré sa robe de satin rose. C'était la douce et modeste créature vêtue de noir, qui ne parlait guère que lorsqu'on s'adressait à elle, dont la voix n'avait aucune ressemblance avec celle de Glorvina; c'était la douce et tendre mère assise auprès du berceau de son enfant et invitant le major par un sourire à contempler avec elle ce cher trésor de sa tendresse; c'était la jeune fille aux joues roses entrant dans le salon de Russell-Square avec une chanson sur les lèvres ou suspendue au bras de George, et la figure resplendissante d'amour et de bonheur. Cette image ne quittait plus l'honnête major; elle l'accompagnait partout dans le jour et le suivait dans son sommeil, à son chevet. Bien que le major ne fatiguât ni le public ni ses amis des confidences de son amour, et bien qu'il n'en perdît ni le boire ni le manger, ses sentiments du moins n'avaient ni changé ni vieilli, et, tandis que ses années s'accroissaient, que l'on pouvait apercevoir quelques fils d'argent au milieu de sa brune et épaisse chevelure, son amour conservait toute la séve et la fraîcheur que gardent au cœur de l'homme les souvenirs d'enfance.

Mistress Osborne, comme nous l'avons dit, avait écrit au major pour le complimenter avec la plus cordiale franchise de son prochain mariage avec miss O'Dowd.

«Votre sœur, lui disait Amélia, a eu la bonté de venir me voir pour m'apprendre l'heureux événement au sujet duquel je vous prie d'accepter mes plus sincères félicitations. Je ne doute pas que la jeune personne à laquelle vous allez unir votre vie ne soit en tout point digne de devenir la femme d'un homme aussi bon et aussi dévoué que vous. Que peut vous offrir une pauvre veuve, sinon les prières et les vœux qu'elle forme du fond du cœur pour votre prospérité? George embrasse bien son cher parrain; il espère que vous ne l'oublierez pas. Je lui ai dit que vous alliez prendre de nouveaux engagements avec une personne qui mérite certainement toutes vos affections; mais, bien que de tels engagements soient sans contredit les plus forts, les plus sacrés, et dominent tous les autres, je suis assurée cependant que la veuve et l'orphelin dont vous avez été jusqu'ici l'ami et le protecteur continueront à avoir une petite place dans votre cœur