Toute la lettre était sur le même ton et portait à chaque ligne comme l'empreinte du parfait contentement de celle qui l'avait écrite. Elle arriva par le même bâtiment qui apportait de Londres à lady O'Dowd son arsenal de toilette.

Dobbin, comme en s'en doute, l'ouvrit de préférence à toutes celles qui lui arrivaient de la capitale de la Grande-Bretagne; mais elle produisit sur son esprit un si fâcheux effet, qu'après cette lecture il prit en haine et Glorvina et sa robe rose et tout ce qui la touchait de près ou de loin, et se mit à pester contre les commérages féminins et contre le beau sexe en général. Ce jour-là, tout lui apparut en noir: à l'inspection, il trouva la chaleur accablante, et son service lui sembla une odieuse corvée. En vérité, était-ce bien la besogne d'un homme doué de raison que d'user sa vie à examiner des batteries de fusil et à faire prendre l'alignement à des espèces de bûches? Les causeries de la caserne lui parurent plus fastidieuses que jamais. Après tout, que lui importait à lui, qui arrivait grand train à la quarantaine, le nombre de bécassines tuées par le lieutenant Smith, ou les mérites de la jument de l'enseigne Brown? Il se sentait pris de dégoût pour les robustes plaisanteries que l'on faisait à la table des officiers; il n'était plus d'âge à rire des propos drôlatiques tenus par l'aide chirurgien et les jeunes officiers, bien qu'ils eussent encore le don d'exciter la gaieté du vieil O'Dowd à la tête chauve et au nez rouge, et que ce vieux militaire les entendît répéter, toujours les mêmes, depuis trente ans. Obligé à vivre entre les lourdes saillies de la table des officiers et les querelles et les scandales du salon des dames, son existence lui devenait insoutenable, et il ne pouvait y penser sans rougir.

«Amélia, se disait-il alors, Amélia! pouvez-vous bien me faire des reproches, à moi qui vous suis toujours resté fidèle? si seulement vous aviez voulu répondre aux sentiments que j'éprouvais pour vous, je ne serais point ici à traîner une misérable existence. Ne trouvez-vous d'autres récompenses pour tant de dévouement et de fidélité que des souhaits et des félicitations sur mon mariage avec cette pimpante Irlandaise?»

Ah! le pauvre William se sentait alors bien chagrin et bien triste; plus que jamais il souffrait des tortures de l'isolement. Il aurait voulu en avoir fini avec la vie, avec les vanités et les déceptions dont elle est semée, tant la lutte lui paraissait désespérée et douloureuse, tant l'horizon se montrait à lui sous de sombres aspects! Sa nuit se passa au milieu des plus cruelles insomnies, ne sachant s'il se déciderait à partir pour l'Angleterre. Fidélité, amour, constance, rien n'avait touché le cœur insensible d'Amélia; et on eût dit qu'elle fermait à dessein les yeux pour ne point voir tant d'amour.

«Amélia, s'écriait-il au milieu du silence de la nuit, songez que vous êtes la seule que j'aie aimée, que j'aime encore au monde, malgré votre cœur de marbre, malgré votre indifférence après les soins que je vous ai donnés dans des temps de douleur et de souffrance, malgré ces sourires que vous aviez sur les lèvres au moment de nos adieux et qui semblaient me dire que vous ne pensiez déjà plus à moi avant même que je vous eusse quittée.»

Ah! sans doute Amélia aurait eu pitié de lui, si elle l'avait vu dans le triste état où elle venait de le jeter. Le major crut trouver une consolation, un adoucissement à ses tortures en relisant toutes les lettres qui lui venaient d'Amélia, depuis ses lettres d'affaires touchant le petit capital qu'elle croyait tenir de son mari, jusqu'aux moindres billets d'invitation, au moindre carré de papier sur lequel se trouvait un délié de sa main. Ces lettres étaient toutes empreintes d'une froideur qui ne laissait point de place à l'espérance.

S'il se fût trouvé là une douce et aimable créature capable de lire dans ce noble cœur et de comprendre tout ce qu'il se trouvait de grandeur et de délicatesse dans sa réserve, le prestige qui environnait Amélia se serait peut-être évanoui tout naturellement, et l'amour de Dobbin aurait eu désormais des destinées calmes et paisibles. Mais le major n'avait alors d'autres rapports d'intimité que ceux auxquels s'efforçait de le provoquer la fringante Glorvina, la brillante Irlandaise aux boucles d'ébène; et, il faut le dire, cette altière beauté songeait bien moins à s'assurer l'amour du major que ses adorations. Elle avait entrepris là une tâche bien difficile et bien ingrate, à en juger d'après les moyens auxquels elle était obligée d'avoir recours pour en venir à ses fins.

Peu après l'arrivée des toilettes de Londres, et peut-être en vue de leur faire honneur, lady O'Dowd et les femmes des autres officiers du régiment royal donnèrent un bal aux régiments de la compagnie des Indes et aux fonctionnaires civils de la station. Glorvina y parut au milieu des pompes éblouissantes de sa robe de satin rose, de cette robe qui devait frapper le coup décisif; le major, présent à cette fête, errait à l'aventure dans les salons du bal, et il n'eût pas même su dire le lendemain quelle était la couleur du satin. Glorvina, la rage dans le cœur, accepta pour danseurs les moindres officiers de la garnison, espérant irriter la jalousie de Dobbin; mais le major n'en parut point jaloux. Il ne témoigna pas même de mauvaise humeur lorsque M. Bangles, capitaine de cavalerie, offrit son bras à Glorvina pour la conduire à la salle du souper. Ce n'était ni les manéges de la coquetterie, ni de jolies robes, ni de belles épaules qui pouvaient quelque chose sur la fibre sensible du major, et Glorvina n'avait rien autre chose à offrir.

À eux deux, ils donnaient l'exemple de la vanité des choses humaines; ils désiraient, chacun de leur côté, ce qu'il ne leur était point donné d'avoir. La désolation et le désespoir de Glorvina se manifestaient par des torrents de larmes. Son affection pour le major, disait-elle en sanglotant, avait été plus vive qu'aucune de celles qu'elle avait ressenties pour les autres.

«Ah! ma bonne Peggy, disait-elle à sa belle-sœur dans leurs moments d'entente et de bonne harmonie; ah! ma bonne Peggy, il me brisera le cœur; toutes mes robes me deviennent trop larges, je ne serai bientôt plus qu'un squelette.»