Tandis que le major prolongeait ainsi le supplice de cette malheureuse, et, loin de demander sa main, ne tâchait même pas d'en devenir amoureux, un autre bâtiment arriva d'Europe, d'où il apportait des lettres, parmi lesquelles il s'en trouva une pour cet homme au cœur de granit. Cette lettre portait un timbre plus ancien que celui des missives apportées par le dernier navire, et elle venait de chez lui. Dobbin reconnut aussitôt l'écriture de sa sœur, qui mettait le plus grand soin à entasser dans sa correspondance toutes les plus mauvaises nouvelles, et lui adressait de petits sermons avec une franchise vraiment fraternelle; aussi son cher William, étant malheureux tout le reste du jour quand il lui arrivait de lire les épîtres de sa sœur, ne se pressait jamais beaucoup d'en rompre le cachet; pour cela il attendait de se sentir en bonne disposition. Il y avait à peine quinze jours qu'il venait d'écrire à sa sœur une lettre de remontrances à propos des absurdes racontages dont elle avait été entretenir mistress Osborne, et il avait, de plus, fait réponse à la mère de George, afin de la détromper sur les bruits mensongers qui avaient circulé sur son compte, et l'assurer qu'il n'entrevoyait point, quant à présent, de changement probable dans sa position actuelle.
Deux ou trois jours après l'arrivée de ce second paquet de lettres, le major était allé passer la soirée chez lady O'Dowd, où il s'était montré fort aimable, et Glorvina s'était persuadée qu'il avait écouté avec plus d'attention qu'à l'ordinaire l'Écho du Glacier ou l'Enfance du Ménestrel, et une ou deux autres romances de choix qu'elle réservait spécialement pour lui. En réalité, il n'avait pas plus écouté la belle Glorvina que le hurlement des chacals que l'on entendait grogner dans le voisinage de la maison; mais, comme toujours, la pauvre fille aimait à se bercer d'une illusion qui lui était chère. Le major, après avoir joué une partie d'échecs avec elle, pendant que le chirurgien faisait celle de mistress O'Dowd, prit congé de ces dames à son heure ordinaire et regagna son gîte.
Sur sa table, il trouva la lettre encore intacte de sa sœur, qui renfermait probablement son contingent ordinaire de reproches; il la prit, et presque honteux de son insouciance, il se disposa à passer une heure désagréable en tête-à-tête avec cette chère sœur, qui, à une telle distance, trouvait encore le moyen de lui être parfaitement déplaisante. Une heure environ s'était déjà écoulée depuis que le major avait quitté la maison du colonel. Maître Mick dormait du sommeil inaltérable du juste, et Glorvina avait caché ses boucles d'ébène dans leur prison de papier brouillard. Lady O'Dowd, elle aussi, avait regagné la chambre nuptiale, située au rez-de-chaussée; tout à coup la sentinelle, qui veillait à la porte de l'officier supérieur, vit le major Dobbin accourir hors d'haleine et la figure bouleversée. Il se dirigea vers la maison du colonel, et, sans faire attention au planton, s'approcha des fenêtres de la chambre à coucher:
«Colonel O'Dowd! cria-t-il alors de toute la force de ses poumons.
—Grand Dieu! c'est le major, dit Glorvina en laissant apercevoir sa tête, qui ressemblait à une grappe de papillotes.
—Eh bien, Dob, qu'y a-t-il, mon garçon? reprit le colonel, pensant qu'il y avait au moins le feu à la caserne, ou qu'il était arrivé un ordre du quartier général.
—Il me faut.... un congé pour.... pour retourner en Angleterre, reprit Dobbin; j'y suis rappelé immédiatement pour des affaires de famille très-urgentes.
—Juste ciel! qu'est-il arrivé? se dit Glorvina communiquant son tremblement à ses papillotes elles-mêmes.
—Il faut que je parte cette nuit, sur-le-champ,» continua Dobbin.
Le colonel se leva et vint échanger quelques paroles avec lui.