En arrivant au post-scriptum de la lettre de miss Dobbin, le major y avait trouvé la nouvelle suivante, seule cause de l'alerte dont nous venons de faire part au lecteur:
«J'ai été voir hier notre vieille connaissance, mistress Osborne et sa famille. Vous savez dans quelle misérable demeure vivent ces pauvres gens depuis la banqueroute du père; M. Sedley a placé une plaque de cuivre sur la porte de cette méchante habitation et se livre au commerce du charbon. Le petit George, votre filleul, est un charmant enfant, quoiqu'il ait de grandes dispositions à l'insolence et à l'entêtement. Nous nous occupons de lui suivant votre désir, et nous l'avons présenté à sa tante miss Osborne qui a été enchantée de le voir. Son grand-père, je ne parle point du banqueroutier, mais de M. Osborne, de Russell-Square, qui est presque tombé en enfance, semble disposé à se radoucir à l'égard de l'enfant de votre ami et à oublier les erreurs de la désobéissance du père. Amélia serait assez disposée à lui en faire l'abandon. Elle commence à se consoler de la mort de son mari, et dans peu doit épouser le révérend M. Binney, ministre à Brompton. C'est un pauvre mariage, mais mistress Osborne commence à être sur le retour; j'ai déjà aperçu quelques cheveux gris sur sa tête; quant à son moral, il va infiniment mieux; et votre petit filleul fait le diable à la maison. Ma mère me charge de vous transmettre ses amitiés, auxquelles je joins celles de votre dévouée sœur.
«Anna Dobbin.»
CHAPITRE XII.
Entre Londres et l'Hampshire.
Le grand hôtel des Crawley, situé Great-Gaunt-Street, vit de nouveau briller sur sa façade l'écusson de la famille, en signe de deuil et comme témoignage de la douleur que causait la mort de sir Pitt Crawley; toutefois on pouvait remarquer jusque dans cet emblème héraldique un éclat inaccoutumé qui, aussi bien là que dans tout le reste de la maison, n'avait jamais existé du vivant du dernier baronnet. La couche noirâtre et antique qui donnait à la maison un aspect maussade et triste, avait disparu pour laisser voir l'écarlate des briques, qu'encadraient gaiement des filets de plâtre. Le lion de bronze servant de marteau, avait été redoré à neuf et les grilles repeintes. En un mot, cette demeure, autrefois la plus sinistre de Gaunt-Street, était devenue la plus coquette de tout le quartier. La transformation avait eu lieu avant même que dans l'Hampshire les premiers jets de la verdure eussent remplacé les feuilles jaunâtres qui couvraient les arbres de Crawley quand le vieux sir Pitt traversa, pour la dernière fois, l'avenue du château.
Chaque jour on voyait arriver une petite femme dans un coupé de même taille, pour surveiller les travaux qui se faisaient dans cette maison. Une vieille fille, escortée d'un petit garçon, s'y rendait aussi chaque jour; le petit garçon et la vieille fille étaient miss Briggs et le petit Rawdon, chargés tous deux d'inspecter les embellissements qui transformaient la maison de sir Pitt, de surveiller les ouvrières, de couper et coudre les rideaux et les tentures, de passer en revue et secrétaires et commodes, et tous les réduits où se trouvaient entassées les reliques poudreuses de la famille, avec les faux bijoux qui avaient brillé sur la tête de plusieurs générations féminines, enfin de faire l'inventaire de la porcelaine, de la verrerie et autres objets qui garnissaient les tablettes de l'office.
Dans tous ces arrangements, mistress Rawdon Crawley avait la haute main; elle tenait de sir Pitt un plein pouvoir. Son bon plaisir décidait seul de la vente, de l'achat ou de la suppression; elle avait ainsi l'occasion de faire preuve de bon goût et elle en était enchantée. Ces réparations avaient été décidées à la suite d'un voyage de sir Pitt à Londres, où il était venu voir ses hommes de loi, et avait passé une semaine à Curzon-Street, dans la maison de son frère et de sa belle-sœur.
Il s'était fait d'abord descendre à l'hôtel; mais Becky, instruite de l'arrivée du baronnet, se transporta en personne auprès de lui, et une heure après le ramenait en triomphe à Curzon-Street. Comment refuser une hospitalité offerte avec tant de franchise et par une aussi aimable petite créature. Becky prit la main de Pitt et la serra avec toute l'effusion de la reconnaissance, lorsqu'il eut accepté sa proposition.
«Merci, lui dit-elle en abaissant sur lui un regard qui fit rougir le baronnet. Voilà qui va rendre Rawdon bien joyeux.»