Les deux frères occupèrent plusieurs matinées à aller rendre visite aux changements qu'une entente économique et intelligente des affaires avait suggérés à sir Pitt. Tout en passant cette inspection, soit à pied, soit à cheval, ils s'entretenaient de différentes choses qui les intéressaient fort tous les deux. Pitt eut soin de répéter sur tous les tons à Rawdon que ces travaux avaient nécessité de sa part de gros emprunts; qu'un propriétaire rural en était bien souvent réduit à courir après vingt livres.
«Vous voyez, disait sir Pitt avec un air de bonhomie, les réparations qu'on vient de faire à la loge du concierge, eh bien! il me serait aussi impossible de payer le maçon avant le mois de janvier que de prendre la lune avec les dents.
—Si vous voulez, je vous ferai cette avance, mon cher Pitt,» dit Rawdon d'un air désappointé.
Les deux frères entrèrent alors dans la loge, au-dessus de laquelle on apercevait les armes de la famille nouvellement sculptées, et où la vieille Lockise se trouvait pour la première fois à l'abri du vent et de l'eau, grâce aux réparations qu'on venait d'y faire.
CHAPITRE XIII.
Entre l'Hampshire et Londres.
Pitt Crawley ne s'était pas borné, dans ses nouveaux domaines, à boucher les trous des murs et à restaurer la loge du portier. En homme de tête et de sens, il avait cherché à rétablir la popularité de son nom, si gravement compromise, et à relever la réputation des Crawley de l'abaissement où l'avait plongée la conduite honteuse du vieux réprouvé auquel il succédait. Peu après la mort de son père, sir Pitt fut nommé député par les électeurs de son bourg, et fit tous ses efforts pour remplir dignement le mandat qui lui était confié, en souscrivant toujours pour une forte somme dans toutes les œuvres de bienfaisance du comté. Il alla rendre de fréquentes visites aux gros bonnets de la localité et n'omit aucun moyen pour prendre dans l'Hampshire et dans le royaume le rang auquel il se croyait appelé par ses prodigieuses capacités. Lady Jane, d'après les instructions de son mari, se lia d'intimité avec les Fuddleston, les Wapshot et autres baronnets du voisinage. On pouvait maintenant voir leurs voitures se presser vers l'avenue du château, et tous étaient contents de s'asseoir à la table du château, dont la cuisine était trop bonne pour ne pas être un peu de la façon de lady Jane.
Pitt et sa femme allaient à leur tour dîner chez leurs voisins avec un courage qui surmontait et la distance et l'inclémence du ciel. Bien que sir Pitt se fût point ce qu'on appelle un bon vivant, car il était d'un caractère froid et la faiblesse de son tempérament s'opposait à tout excès, il se regardait cependant comme obligé, par sa position, à être affable et accueillant pour tous; et lorsqu'une migraine ou un mal de tête était pour lui la conséquence d'un dîner trop prolongé, il se posait alors en martyr de son devoir. Il parlait agriculture, lois sur les céréales et politique avec la petite noblesse du comté. En fait de braconnage, il professait maintenant une rigueur inflexible, lui qui jadis aurait pu sur ce point passer pour avoir les idées très-libérales. Ce n'était pas qu'il chassât ou qu'il aimât la chasse; ses goûts calmes et paisibles le disposaient plutôt aux études et aux travaux de cabinet. Mais il pensait qu'il fallait travailler à l'amélioration de la race chevaline dans le comté, et pour cela veiller à la conservation des renards. Il était de plus enchanté de procurer à son ami sir Huddlestone-Fuddlestone l'occasion de faire une battue sur ses terres et de voir, comme par le passé, toutes les meutes des environs se réunir à Crawley-la-Reine.
Au grand déplaisir de lady Southdown, il manifestait chaque jour des tendances de plus en plus anglicanes, ne prêchant plus en public, et ne paraissant plus dans les réunions dissidentes, mais se rendant, comme tout le reste des fidèles, à l'église reconnue. Il faisait visite à l'évêque, fréquentait tout le clergé de Winchester, et il poussait même la condescendance jusqu'à faire la partie de whist du vénérable archidiacre Trumper. Quel supplice pour lady Southdown de le voir suivre une voie en si grande opposition avec le véritable esprit de Dieu! Ce fut bien pis encore lorsque, au retour d'une cérémonie religieuse qui eut lieu à Winchester, le baronnet annonça à ses jeunes sœurs que, l'année suivante, il les conduirait aux bals du comté. Elles lui auraient volontiers sauté au cou pour l'embrasser. En cette circonstance, lady Jane se renferma dans son rôle de soumission. Combien elle s'applaudissait intérieurement de n'avoir qu'à obéir! La vieille douairière écrivit sans retard au Cap à l'auteur de la Blanchisseuse de Finchley-Common, et lui fit la plus lamentable description des entraînements de sa fille cadette vers les pompes de Satan. Sa maison de Brighton se trouvant alors vacante, elle s'enfuit dans cette retraite au bord de la mer, sans que son départ laissât de bien grands regrets à ses enfants.
Nous sommes assez bien informés pour savoir aussi que Rebecca écrivit une lettre respectueuse à milady, où elle se rappelait humblement à son souvenir, et lui parlait de la vive impression que ses pieux entretiens avec elle, à sa précédente visite, avaient laissée dans son cœur; elle s'étendait aussi très-longuement sur les marques d'intérêt que milady lui avait données lors de sa courte indisposition, et l'assurait que tout à Crawley-la-Reine lui rappelait son amie absente.