Les changements que l'on pouvait remarquer dans la conduite de sir Pitt, et qui profitaient si bien à sa popularité, étaient en grande partie le résultat des conseils de l'astucieuse petite femme de Curzon-Street.
«Non, sir Pitt, lui disait-elle pendant tout le temps qu'il fut chez elle à Londres, vous ne vous confinerez point dans le rôle de gentilhomme campagnard; rappelez-vous bien ce que je vous dis, sir Pitt, c'est moi qui vous le dis, il vous faut quelque chose de plus élevé; je vous parle comme une personne qui a mieux que vous le secret de votre ambition, qui sait apprécier vos talents. Vous chercheriez en vain à les mettre sous le boisseau, ils éclatent aux yeux de tous ceux qui vous approchent, comme ils ont éclaté aux miens. J'ai montré à lord Steyne votre brochure sur les céréales; il la connaissait déjà à fond, et m'a dit que le conseil des ministres était unanime pour la regarder comme le travail le plus sérieux et le plus complet qui ait paru sur cette matière. Le ministre a les yeux sur vous, et je sais qu'il désire vous voir prendre une part active aux affaires; votre place est marquée au parlement, vous passez pour l'homme le plus éloquent de l'Angleterre, on se souvient encore de vos discours à Oxford. Allez, allez à la chambre représenter les intérêts du comté, et vous y serez maître souverain avec le vote et le bourg dont vous disposez déjà. J'ai tout vu, j'ai pénétré les secrets de votre cœur, sir Pitt, et si mon mari avait votre intelligence, comme il a votre nom, je suis sûre que j'aurais encore su me rendre digne de lui; mais, ajoutait-elle avec un sourire, je suis du moins votre belle-sœur, et à ce titre, malgré l'humilité de ma condition, je vous porte le plus tendre intérêt. Qui sait si la souris ne pourra pas un jour rendre service au lion?»
Ces paroles laissaient Pitt Crawley dans l'admiration et l'enthousiasme.
«Voilà au moins, disait-il en lui-même, une femme qui vous comprend: ce n'est pas Jane qui aurait ouvert cette brochure sur les céréales. Elle qui n'a pas l'air de se douter de mon ambition et de mes talents. Ah! ah! on se rappelle mes discours à Oxford; ah! messieurs, parce que je dispose d'un bourg et que j'ai un siége au parlement, vous commencez à penser à moi. Ce lord Steyne, qui l'année dernière ne daignait pas m'honorer d'un coup d'œil à la cour, a fini par découvrir qu'il pouvait bien y avoir quelque chose dans Pitt Crawley; mais cependant c'est le même homme, mes beaux messieurs, que vous négligiez naguère encore, l'occasion seule jusqu'ici avait manqué. Allez, allez, on vous montrera qu'on sait parler et agir aussi bien qu'on écrit. Achille ne se révéla qu'après qu'on lui eut présenté des armes; ces armes qui m'avaient manqué jusqu'ici, je les tiens maintenant, et le monde aura bientôt des nouvelles de Pitt Crawley.»
On comprendra pourquoi notre diplomate, naguère si revêche, se montrait désormais si facile et si affable; si assidu au service religieux et aux assemblées de bienfaisance, si empressé auprès des doyens et des chanoines, si disposé à donner et à accepter à dîner; si poli à l'égard des fermiers les jours de marché; si préoccupé des affaires du comté, pourquoi enfin aux fêtes de Noël le château offrit le spectacle d'une animation et d'une gaieté inusitées depuis longues années.
On profita de cette solennité pour réunir toute la famille: les Crawley du rectorat furent invités au château. Rebecca mit autant d'abandon et de franchise dans ses rapports avec mistress Bute que si le moindre nuage ne s'était jamais élevé entre ces deux femmes. Rebecca s'occupa de ses chères demoiselles avec le plus vif intérêt, et se montra tout émerveillée de leurs progrès en musique; elle les pria avec instance de répéter un de leurs grands duos, et mistress Bute fut naturellement contrainte de montrer toute espèce d'égards à la petite aventurière, sauf à critiquer ensuite avec ses filles la déférence ridicule que Pitt témoignait à sa belle-sœur. Jim, placé à table à côté d'elle, déclara que c'était une véritable enchanteresse, et toute la famille du recteur tomba d'accord que le petit Rawdon était un charmant enfant. On respectait en lui l'héritier éventuel au titre de baronnet, car entre lui et ce titre il n'y avait qu'un enfant malingre et souffreteux, le petit Pitt Binkie.
Quant aux enfants ils furent bientôt les meilleurs amis du monde. Pitt Binkie était encore un trop petit roquet pour oser aller se frotter à un mâtin de la taille de Rawdon. Et Mathilde, à cause de son sexe, était l'objet des galanteries de son jeune cousin, à la veille d'avoir ses huit ans et de porter des vestes. Par les prérogatives de l'âge et de la taille, Rawdon obtint donc le commandement de la troupe des marmots, et ses deux jeunes compagnons lui témoignèrent, dans leurs jeux, toute espèce de condescendance. Ce temps passé à la campagne fut pour lui un véritable temps de fêtes et de plaisirs. Le parterre le charmait moins que la basse-cour; aussi son plus grand bonheur était-il de visiter le colombier, le poulailler et l'écurie. Il se débattait toutes les fois que les demoiselles Crawley voulaient l'embrasser; mais il se laissait faire plus volontiers par lady Jane. Il aimait à partir avec elle au moment où les dames laissaient les messieurs en tête-à-tête avec le bordeaux, et préférait même sa main à celle de sa mère. Rebecca, s'apercevant que la tendresse maternelle était de mode au château, appela un soir son fils sur ses genoux et l'embrassa devant toutes les autres dames.
Tout surpris de cette étrange démonstration, l'enfant se prit à trembler et à rougir en regardant sa mère, comme il lui arrivait lorsqu'il était fortement ému.
«Vous ne m'embrassez jamais comme ça, maman, lui dit-il, quand nous sommes chez nous.»
Cette remarque fut suivie d'un profond silence. Chacun semblait mal à son aise, et Becky lança à son fils un regard qui n'exprimait pas précisément la tendresse. Rawdon était fort reconnaissant à sa belle-sœur pour l'affection qu'elle témoignait à son fils. Quant à Lady Jane et à Becky, il n'y eut pas, cette fois, dans leurs rapports, cette amitié et ce laisser aller qu'on avait pu remarquer à la première visite de Rebecca, alors qu'elle s'efforçait de se concilier les bonnes grâces de tous. Les deux réflexions du petit Rawdon avaient jeté un peu de froid entre ces deux femmes; peut-être aussi sir Pitt se montrait-il trop plein d'attentions pour Becky?