—Allez en commander une autre, une plus belle encore s'il se peut,» dit le vieillard; et il retomba dans son silence accoutumé.

Les demoiselles Dobbin redoublaient d'instance auprès d'Amélia pour que George vînt plus souvent passer ses journées auprès d'elles. Sa tante manifestait pour lui une vive tendresse; peut-être son grand-père lui-même finirait-il par se laisser attendrir en faveur de l'enfant. Amélia ne devait point contrarier les chances si favorables qui se présentaient pour son fils. Non sans doute, mais elle n'accueillait toutes ces belles espérances qu'avec un cœur défiant et soupçonneux; les absences de son enfant étaient pour elle un temps bien pénible à passer, et à son retour elle le fêtait comme s'il venait d'échapper à quelque grand danger. S'il lui rapportait de l'argent, des jouets, sa mère regardait tous ces présents d'un œil inquiet et jaloux; elle le questionnait toujours pour savoir quels hommes il avait vus.

«Je n'ai vu, disait l'enfant, que le vieux cocher qui m'a conduit dans la voiture à quatre chevaux, et M. Dobbin, qui avait un beau cheval bai, un habit vert, une cravate rouge et un fouet à pomme d'or. Il m'a promis de me conduire à la Tour de Londres et de me mener voir avec lui les chasses de Surrey.»

Enfin, un jour le petit George raconta à sa mère qu'il était venu un vieux monsieur aux épais sourcils, au large chapeau, avec une grande chaîne d'or et des breloques; qu'il était arrivé pendant que le cocher faisait faire à George le tour de la pelouse sur le poney gris, et qu'après dîner ce monsieur lui avait fait raconter son histoire, et qu'alors sa tante s'était mise à pleurer.

«Car elle pleure toujours, ma tante,» ajouta le petit bonhomme.

Tel fut ce soir-là le récit de George à sa mère. Amélia avait désormais la certitude que l'enfant avait vu son grand-père. Dès lors elle attendit avec les plus poignantes angoisses la proposition qu'elle pressentait déjà, et qui, en effet, ne tarda pas à venir. M. Osborne offrait de prendre l'enfant chez lui, et, à cette condition, il lui léguerait toute la fortune dont son père aurait dû hériter. Il proposait en outre de faire une rente à mistress George Osborne pour lui assurer une vie honorable; et dans le cas où mistress George viendrait à se remarier, suivant le projet qu'on lui en prêtait, il ne lui retirerait point cette rente. L'enfant, bien entendu, vivrait avec son grand-père à Russell-Square ou partout où il plairait à ce dernier de le conduire; de temps à autre on enverrait le petit George chez mistress Osborne, pour ne pas la priver tout à fait de son fils. Ces propositions furent remises à mistress Osborne, dans une lettre qu'on lui apporta un jour où sa mère était sortie et où son père s'était rendu à la Cité, comme à son ordinaire.

Il n'est guère possible de citer dans toute sa vie que deux ou trois circonstances où elle se mit en colère, mais l'homme d'affaires de M. Osborne put voir ce qu'elle était alors. Quand elle eut parcouru la lettre dont M. Poe était porteur, elle se leva dans un état d'exaltation nerveuse, déchira le papier en mille morceaux et le foula aux pieds.

«Me remarier!... vendre mon enfant!... Mais peut-on bien avoir l'audace de m'insulter à ce point! Dites à M. Osborne que sa lettre est une infamie, entendez-vous, monsieur, une infamie.... Voilà ma seule réponse, et vous pouvez la reporter à qui vous envoie.»

Et après un profond salut elle sortit de la chambre, en laissant l'homme de loi tout stupéfait.

À leur retour, ses parents ne remarquèrent point son trouble et son émotion, et jamais elle ne leur ouvrit la bouche sur cette entrevue. Ils avaient à se préoccuper, d'ailleurs, de bien d'autres affaires auxquelles l'affectueuse et tendre Amélia prenait aussi le plus vif intérêt. Son vieux père s'adonnait toujours à ses manies de spéculation. Nous avons déjà vu quel avait été entre ses mains le sort de la Société Œnophile; ses courses dans la Cité n'en continuaient pas moins avec une infatigable persévérance. Il germait toujours dans cette malheureuse tête quelque projet d'entreprise nouvelle dont l'auteur augurait un si heureux succès qu'il s'y embarquait en dépit des remontrances de M. Clapp; il n'avouait jamais à son fidèle commis la gravité et l'étendue de ses engagements qu'après l'insuccès de l'affaire. C'était aussi pour M. Sedley un principe inflexible que les affaires d'argent ne devaient point être traitées devant les femmes; aussi mistress Sedley et mistress Osborne n'avaient aucun soupçon des misères qui s'accumulaient sur leur tête, jusqu'au moment où le malheureux vieillard fut conduit par la nécessité à leur faire des aveux successifs.