«Qu'importe cela, disait-elle, à une vieille femme comme moi.»

Toute son ambition était de vivre assez pour voir son fils comblé de gloire et d'honneurs, comme cela ne pouvait manquer de lui arriver. Elle conservait précieusement ses cahiers, ses dessins, ses compositions pour les montrer aux intimes de son petit cercle, comme s'ils eussent porté déjà l'empreinte du génie. Elle confia quelques-uns de ces chefs-d'œuvre aux demoiselles Dobbin, pour les montrer à miss Osborne, la tante de George, qui devait les faire voir à M. Osborne lui-même, afin d'arracher au vieillard quelques remords de son excès de sévérité à l'égard de celui qui n'était plus.

Pour elle, toutes les fautes, toutes les coupables faiblesses de son mari étaient désormais ensevelies avec lui dans la tombe. Elle ne se souvenait plus que de l'amant passionné qui l'avait épousée au prix de tant du sacrifices, que du noble et vaillant guerrier qui la serrait dans ses bras au moment de partir pour le champ de bataille et d'aller mourir pour son roi. Du haut du ciel, le héros devait sourire à l'enfant qu'il avait laissé près d'elle pour la consoler et lui rendre le courage.

Nous avons vu déjà l'un des grands-pères de George, M. Osborne, enfoncé dans son large fauteuil de Russell-Square, devenir chaque jour plus violent et plus fantasque; nous avons vu aussi comment sa fille, avec de beaux chevaux, une belle voiture, avec tout l'argent qu'elle désirait pour s'inscrire en tête de toutes les œuvres charitables, était cependant la femme la plus délaissée, la plus malheureuse et la plus persécutée. Ses pensées la reportaient toujours vers le fils de son frère, charmante vision trop vite évanouie. Elle aurait voulu pouvoir se rendre dans son bel équipage à la maison qu'il habitait, et, en allant faire tous les jours sa promenade solitaire au Parc, elle regardait dans toutes les allées comme pour voir si elle ne l'apercevrait pas.

Sa sœur, la femme du banquier, daignait de temps à autre lui faire une visite à Russell-Square. Elle amenait avec elle deux enfants souffreteux confiés à une bonne qui prenait des airs de grande dame. Mistress Bullock détaillait à sa sœur, du ton le plus futile et le plus léger la liste de ses nobles et illustres connaissances, en accommodant le tout avec le caquetage insignifiant qui a cours dans les salons du monde. Son petit Frédéric était l'image vivante de lord Claude Dollypood; sa petite Maria avait attiré l'attention de la baronne de..., dans une promenade que les enfants avaient faite à Roehampton. Sa sœur devrait bien décider leur père à faire quelque chose pour ces petits chérubins. Le petit Frédéric avait déjà sa place marquée dans les Horse Guards, mais il fallait lui constituer un majorat, et M. Bullock suait sang et eau pour arriver à acheter une terre. Restait encore à pourvoir à l'établissement de la fille.

«Je compte sur vous, ma chère, disait à sa sœur mistress Bullock, car ce qui me reviendra de la fortune de notre père devra passer à l'héritier du nom, suivant l'usage. Cette chère Rhoda Macmull, aussitôt que son beau père, lord Casteltoddy, sera mort, et il ne peut aller bien loin avec ses attaques d'épilepsie, cette chère Rhoda se propose de purger d'hypothèques tous les biens des Casteltoddy, et de constituer un majorat au petit Macduff Macmull; notre petit Frédéric aura aussi son majorat. Dites donc à notre père qu'il mette chez nous l'argent qu'il a placé à Lombard-Street; ce n'est pas bien à lui de s'adresser à Stumpy et à Rowdy.»

Après ces beaux discours, où la bassesse et la vanité, si singulièrement accouplées, faisaient presque tous les frais, mistress Frédéric Bullock donnait à sa sœur un baiser où l'affection n'entrait pas pour grand'chose; puis, entraînant à sa suite ses deux poupons maladifs, elle remontait en voiture.

Les visites de cette reine de la mode à Russell-Square ne faisaient que gâter un peu plus ses affaires. À chaque fois son père mettait de nouvelles sommes chez Stumpy et Rowdy. Elle se donnait des airs protecteurs devenus vraiment intolérables. D'un autre côté, la pauvre veuve qui, dans son humble habitation de Brompton, veillait sur son cher trésor, ne se doutait pas de quelle convoitise il était ailleurs l'objet.

Le soir où Jane Osborne raconta à son père qu'elle avait vu son petit-fils, le vieillard ne dit pas un mot, mais au moins ne montra pas de colère, et, au moment de se séparer, il lui souhaita le bon soir d'une voix un peu plus tendre qu'à l'ordinaire. Il réfléchit sans doute sur ce qu'elle lui avait dit et prit des informations sur sa visite chez les Dobbin, car environ quinze jours après il lui demanda ce qu'elle avait fait de la petite montre française et de la chaîne qu'elle portait d'habitude à son cou.

«Mais, monsieur, elle était à moi, je l'avais payée de mon argent, dit-elle avec un premier mouvement d'effroi.