«C'était le bon temps, monsieur, quand nous faisions ainsi.»

Puis, avec un air de gravité respectueuse, il buvait à la santé des dames comme aux jours de la plus grande prospérité; à son sens, il n'y avait pas, en musique, de talent comparable à celui de Mme M'élia; personne ne la valait pour la beauté; jamais il n'aurait consenti à s'asseoir devant Sedley, même au club; jamais il n'aurait souffert qu'en sa présence on parlât mal de son patron. Il avait vu, disait-il, les plus grands personnages de Londres donner des poignées de main à M. Sedley. Il l'avait connu dans le temps où, tous les jours, on pouvait le voir à la Bourse, donnant le bras à Rothschild; enfin, pour son compte, il lui était redevable de tout.

Clapp avait pu, grâce à sa belle écriture et à la forme de ses jambages, trouver un emploi peu après le désastre de son maître.

«Un petit poisson comme moi, disait-il, trouve toujours assez d'eau pour son usage.»

Un associé de la maison dont le vieux Sedley avait été obligé de se retirer fut enchanté d'employer M. Clapp et de reconnaître ses services par de larges appointements. Tous les amis opulents de Sedley s'étaient discrètement éclipsés les uns après les autres; cet humble et modeste serviteur lui resta seul fidèle jusqu'au bout.

Il fallait toute l'économie et le soin que la pauvre veuve y mettait, pour suffire, avec la faible portion de revenu qu'elle se réservait, à habiller son cher enfant comme il convenait de l'être au fils de George Osborne, à payer les mois de la petite pension où, après une vive répugnance et bien des craintes et des luttes secrètes, elle s'était enfin résignée à envoyer le petit bonhomme. Plus d'une fois elle avait veillé bien avant dans la soirée pour étudier les leçons, déchiffrer les grammaires et les livres de géographie, afin d'enseigner ensuite à George ce qu'elle venait elle-même d'apprendre. Elle avait même touché au latin, se berçant de la douce illusion qu'elle finirait par en savoir assez pour apprendre enfin cette langue à George.

Vivre loin de lui toute la journée, le livrer à la férule d'un maître d'école, aux bourrades de ses camarades, c'était, pour ainsi dire, comme un second sevrage aux yeux de cette bonne mère si sensible, si craintive, si faible. Pour lui, au contraire, il se faisait fête d'aller à l'école; c'était chose nouvelle, et il n'en fallait pas plus pour lui plaire. Cette insouciance du jeune âge blessait le cœur maternel, qui souffrait cruellement de la séparation, et aurait voulu voir son enfant un peu plus chagrin de la quitter; puis les remords la prenaient; elle se reprochait de pousser l'égoïsme jusqu'à désirer de voir son fils malheureux.

George fit de rapides progrès à l'école que dirigeait le révérend M. Binney, l'ami et fidèle admirateur de sa mère. Sans cesse il rapportait à sa mère des prix et des témoignages de son application. Le soir, il avait à lui conter les mille histoires de l'école: il lui disait que Lyons était un bon enfant; que Sniffin allait cafarder; que le père de Steel fournissait la viande à la maison; que la mère de Golding venait le chercher le samedi en voiture; que Neat avait des sous-pieds à son pantalon, et demandait alors quand on lui en mettrait au sien; que l'aîné des Bute était si vigoureux que, bien qu'il fût seulement dans la classe des commençants, on le croyait en état de rouer de coups M. Ward, le maître surveillant. Amélia était au fait de tout le personnel de l'école aussi bien que George lui-même. Le soir, elle l'aidait à faire ses devoirs, et elle se donnait autant de mal pour ses leçons que si elle avait eu le lendemain à comparaître en personne devant la figure sourcilleuse du maître.

Une fois, après une bataille avec M. Smith, George revint chez sa mère avec un œil poché et lui fit, ainsi qu'à son grand-père, enthousiasmé de son courage, le plus pompeux récit de la valeur qu'il avait déployée en cette circonstance; mais, pour dire la vérité, son héroïsme n'avait rien d'extraordinaire, et le désavantage lui était resté. Amélia, toutefois, n'a point encore pardonné au pauvre Smith, qui est maintenant un paisible apothicaire dans Leicester-Square.

Tels étaient les soins innocents, les tranquilles occupations au milieu desquels se passait la vie de la tendre Amélia. Un ou deux cheveux blancs sur sa tête, un léger sillon qui commençait à se creuser sur ce front pur et noble étaient les seuls indices des progrès du temps. Elle souriait à ces marques des années écoulées.