Becky trouva que son costume lui allait à merveille et l'admira presque autant que sa femme et ses enfants, auxquels il avait donné une représentation particulière. Il était une fois de plus pour elle, à ce qu'elle lui dit, la preuve évidente que, pour bien porter l'habit et la culotte de cour, il fallait être de race. Ne se sentant pas d'aise de ces paroles, Pitt donna un coup d'œil complaisant à ses mollets, qui, à vrai dire, étaient aussi minces que la courte épée qui lui battait aux flancs, et il n'hésitait pas à croire qu'avec de tels auxiliaires il n'était pas un cœur qui pût lui résister.
À peine eut-il le dos tourné que mistress Rawdon fit sa caricature qu'elle montra à lord Steyne dès qu'il fut arrivé. Le noble lord emporta cette esquisse, tout émerveillé de sa ressemblance avec l'original. Il avait fait à sir Pitt Crawley l'honneur de le reconnaître chez mistress Becky; et avait traité de la manière la plus gracieuse le nouveau baronnet, membre du parlement. Pitt fut frappé de l'ascendant que sa belle-sœur exerçait sur le noble pair, de la manière facile et vive avec laquelle elle se mêlait à la conversation, du plaisir que les autres hommes de sa société paraissaient prendre à l'écouter.
Lord Steyne n'avait-il pas dit au baronnet qu'il ne doutait pas qu'il fût appelé à fournir une brillante carrière dans la vie publique, et qu'on attendait avec impatience son premier discours pour juger de ses qualités oratoires. Great-Gaunt-Street tire son nom d'un palais des lords Steyne, situé dans Gaunt-Square. Par suite de ce voisinage, milord espérait que, dès son arrivée à Londres, lady Steyne s'empresserait d'établir des rapports d'amitié avec lady Crawley. Au bout de deux jours, il mit sa carte chez son voisin, bien que les deux familles vécussent depuis plus d'un siècle dans le même voisinage sans que l'une daignât seulement s'enquérir de l'existence de l'autre.
Au milieu de ces intrigues, de ces réunions élégantes de gens d'esprit et de nobles personnages, Rawdon sentait chaque jour davantage le vide et l'isolement dans lesquels il vivait. On le poussait de plus en plus à aller au club, à faire des dîners de garçon avec ses anciens amis, à aller et venir suivant son bon plaisir, sans que jamais on le soumît à ce sujet à la moindre enquête. Il allait souvent à Gaunt-Street avec son petit garçon, et restait là avec lady Jane et ses enfants tout le temps que sir Pitt restait à la chambre des Communes ou mettait à en revenir.
L'ex-colonel passait des heures entières dans l'hôtel de son frère, parlant peu, ne bougeant point, et pensant moins encore. On ne pouvait lui faire plus grand plaisir que de le charger d'une commission, de l'envoyer aux informations sur un domestique ou sur un cheval, de le prier de découper les morceaux pour le dîner des enfants. Le taureau était dompté et se pliait au joug; Dalila avait fait tomber la chevelure de Samson et chargé ses membres de chaînes. À la place de cet étourdi dont le sang brûlait les veines, il n'y avait plus qu'un gentilhomme lourd, épais et grisonnant.
La pauvre lady Jane savait que Rebecca avait attelé sir Pitt à son char, et cependant, toutes les fois qu'elle rencontrait mistress Rawdon, ces deux femmes ne manquaient pas de s'appeler ma chère ou mon cœur.
CHAPITRE XIV.
Vie de misères et d'épreuves.
Nos amis de Brompton fêtaient aussi la Noël à leur manière, c'est-à-dire d'une façon assez triste.
Sur les cent livres de rente qui formaient son modeste revenu, la veuve d'Osborne était dans l'habitude d'en abandonner les trois quarts à son père et à sa mère, pour couvrir ses dépenses et celles de son petit garçon. En y joignant cent vingt autres livres envoyées par Jos, ces quatre personnes, servies par une bonne Irlandaise qui faisait en même temps le ménage de Clapp et de sa femme, parvenaient à passer leur année tant bien que mal, et pouvaient encore de temps à autre offrir le thé à un ami. Malgré les orages et les épreuves qu'ils avaient eus à traverser, cette consolation leur restait dans leur détresse, que rien du moins ne les empêchait de marcher encore la tête haute. Sedley n'avait rien perdu de son ascendant sur la famille de Clapp, son ex-commis. Clapp se souvenait du temps où, reçu dans la salle à manger, on lui versait un verre de bière qu'il buvait à la santé de mistress Sedley, de miss Emmy et de M. Joseph, absent dans l'Inde. Les années n'avaient fait qu'ajouter au prestige de ces souvenirs, et toutes les fois qu'on l'appelait de la cuisine pour prendre le thé ou le grog avec M. Sedley, il disait avec un soupir: