Le révérend Bute Crawley a trop le sentiment des convenances pour se montrer en équipage de chasse sous les fenêtres de son neveu. Aussi, au détour d'une allée, il débouche comme par hasard, monté sur son vigoureux cheval noir, au moment où sir Huddlestone passe avec toute la chasse; Bute se joint au digne baronnet, et le cortége a bientôt disparu aux yeux émerveillés du petit Rawdon, qui reste encore quelques minutes tout ébahi sur le perron.

Si l'on ne peut dire que, dans le cours de ce mémorable voyage, le petit Rawdon ait conquis l'affection particulière de son oncle, naturellement froid et sévère, toujours enfermé dans son cabinet, plongé dans les livres de lois, entouré de baillis et de fermiers, du moins il réussit à se concilier les bonnes grâces de ses trois tantes, la châtelaine et les deux sœurs de Pitt, des deux enfants du château et de Jim, dont sir Pitt encourageait les démarches auprès de l'une de ses jeunes sœurs, en lui faisant entendre d'une manière non équivoque qu'il le présenterait pour succéder à son père, quand le fort chasseur de renards viendrait à laisser la place vacante. Jim avait, pour sa part, renoncé à ce genre de divertissement; il se contentait de chasser la bécassine et le canard sauvage, ou bien de faire la guerre aux rats pendant les congés de Noël. Puis, lorsqu'il retournera à l'université, il tâchera de s'y faire bien noter. Il a déjà dépouillé les habits verts, les cravates rouges et toutes les parures qui sentent le monde: on voit qu'il se prépare à changer de condition. C'est ainsi que sir Pitt sait s'acquitter de ses devoirs de famille d'une façon économique et facile.

Avant la fin des fêtes de Noël, le baronnet avait fini par prendre l'héroïque résolution de donner à son frère un nouveau mandat sur ses banquiers. Ce petit cadeau ne s'élevait pas à moins de cent livres sterling. Dans le premier moment, il en avait beaucoup coûté à sir Pitt pour se décider à cet acte de générosité; mais une douce satisfaction s'était ensuite emparée de lui à la pensée qu'il était le plus magnifique et le plus libéral des hommes. Rawdon et son fils partirent le cœur bien gros. Les dames furent presque bien aises de se quitter. Becky alla de nouveau se livrer à Londres aux occupations au milieu desquelles nous l'avons trouvée au commencement du chapitre précédent. Grâce à son active surveillance, l'hôtel Crawley, Great-Gaunt-Street, fut en quelque sorte rajeuni, et se trouva prêt à recevoir sir Pitt et sa famille, lorsque le baronnet arriva dans la capitale pour y remplir ses devoirs parlementaires et prendre dans le pays la haute position à laquelle le désignait son vaste génie.

Dans le cours de la première session, ce vétéran de la diplomatie ne laissa rien transpirer de ses projets, et n'ouvrit les lèvres que pour présenter une pétition des habitants de Mudbury; mais on le voyait fort assidu aux séances, comme un homme qui veut se mettre au courant de la routine et des affaires de la chambre. Chez lui, il s'absorbait dans la lecture de toutes les brochures qui paraissaient. La pauvre lady Jane était dans des transes mortelles; elle craignait de voir son mari perdre la santé par l'excès des veilles et du travail. Pitt se lia avec les ministres et les chefs de son parti, bien résolu à prendre rang d'ici à peu d'années parmi les sommités de la chambre.

Le caractère doux et timide de lady Jane avait inspiré à Rebecca un mépris que cette petite créature avait peine y dissimuler. La bonté simple et ouverte de lady Jane fatiguait notre amie Becky, et il était impossible qu'il n'en transpirât pas quelque chose et que l'on ne finît pas par s'en apercevoir. Sa présence était aussi pour lady Jane un motif de gêne et de contrainte; son mari ne se lassait point de causer avec Becky. Elle avait cru remarquer entre eux des signes d'intelligence, tandis que Pitt n'avait jamais rien à lui dire et ne traitait jamais avec elle de si hautes questions; il est vrai qu'elle n'y comprenait rien, mais toujours est-il mortifiant d'en être réduit à se taire, de sentir que le mieux qu'on puisse faire, c'est de garder le silence; et cela quand une petite intrigante comme mistress Rawdon sait effleurer tous les sujets, à une réponse toujours prête, et ne manque ni de finesse dans la raillerie ni d'à-propos dans le trait. La solitude et le délaissement paraissent plus pénibles et plus cruels encore par le spectacle de ce monde de flatteurs qui se presse autour d'une rivale.

À la campagne, lorsque lady Jane racontait des histoires aux enfants accoudés sur ses genoux, y compris le petit Rawdon qui avait pour elle une grande affection, Becky n'avait qu'à entrer dans la chambre avec son sourire satanique et son coup d'œil méprisant, pour que la verve conteuse de la pauvre lady Jane se trouvât aussitôt tarie. Toutes ses candides et naïves idées se dispersaient alors sous une impression de crainte, comme ces jolies fées des livres de l'enfance s'enfuient à l'approche d'un mauvais génie. Il lui était impossible d'aller plus loin en dépit des exhortations de Rebecca, qui, d'un ton moqueur, l'engageait à continuer sa délicieuse histoire. Les douces pensées, les joies pures et simples étaient insupportables à mistress Becky et antipathiques à son humeur. Elle détestait les gens qui y trouvaient leur plaisir; elle n'avait que dédain pour l'enfance et ceux qui aiment l'enfance.

«C'est bon pour ceux que cela amuse, de faire des contes bleus aux enfants, disait-elle à lord Steyne en caricaturant lady Jane au milieu de son cercle de bambins; mais je ne puis souffrir cet étalage de sensiblerie maternelle.

—Pas plus que le diable n'aime l'eau bénite, répondit le noble lord avec une grimace, qui, sur sa figure, était l'expression du rire.»

Aussi ces deux dames ne cherchaient pas beaucoup à se voir, si ce n'était quand la femme du frère cadet avait à mettre à contribution celle du frère aîné. Elles ne se voyaient jamais sans se dire mon amour et mon cœur, mais elles s'évitaient le plus possible. Quant à sir Pitt, à travers les occupations qui le surchargeaient, il savait encore trouver quelques instants dans la journée pour se rencontrer avec sa belle-sœur.

Avant de se rendre à l'un de ses premiers dîners officiels, il s'était arrangé de manière à se faire voir à sa belle-sœur sous l'uniforme et avec les insignes diplomatiques qu'il portait à la légation de Poupernicle.