Ainsi donc, si M. Eaves est aussi bien renseigné qu'il le prétend, voilà une femme obligée de dérober au public, sous la sérénité de sa figure, les tortures morales et les secrètes angoisses qui lui déchirent le cœur. Ah! mes amis, si nos noms ne sont point inscrits au livre d'or de la noblesse, consolons-nous en pensant que dans notre noble et humble condition la Providence au moins n'a point suspendu au-dessus de nos têtes de pareils châtiments qui, sous la forme d'un recors, d'une maladie héréditaire ou d'un secret de famille, font payer bien chèrement cette vaisselle d'or et ces coussins de satin.
En comparant sa condition avec celle de très-haute et très-puissante dame de Caerlyon, marquise de Gaunt, le dernier des malheureux doit, toujours suivant M. Eaves, trouver des motifs de remercier le ciel de son sort. Pères ou fils qui n'avez l'héritage ni à léguer ni à recueillir, vous ne pouvez manquer d'être en bons termes avec votre famille, tandis que l'héritier d'un grand nom comme celui de milord Steyne, par exemple, doit, par un sentiment bien naturel, voir avec des regrets mêlés de haine celui qui détient des biens dont il voudrait déjà pouvoir disposer.
Ces réflexions ont conduit Tom Eaves à mettre toute sa fortune en viager; de cette manière il évite à ses neveux et nièces de mauvaises pensées à son endroit; et n'ayant plus aucun motif de défiance contre eux, il tâche de dîner chez eux le plus souvent possible.
La différence de religion mettait encore dans cette famille un cruel obstacle aux épanchements si doux qui, d'ordinaire, resserrent les liens de l'affection entre les mères et les enfants. Son amour pour ses fils redoublait chez lady Gaunt ses craintes et ses inquiétudes. L'abîme qui la séparait d'eux était infranchissable. Il lui était défendu de leur tendre sa faible main pour les attirer dans cette croyance hors de laquelle elle ne voyait point de salut. La pauvre mère espérait que le plus jeune au moins, l'enfant et ses prédilections, finirait par se réconcilier avec l'Église catholique; mais, hélas! de cruelles et dures épreuves étaient réservées à cette pauvre femme, qui les accepta comme le juste châtiment de son mariage avec un protestant.
Milord Gaunt épousa, comme le savent tous ceux qui ont mis le nez dans un dictionnaire de la Pairie, lady Blanche Thistlewood, fille de la noble famille de Bareacres, déjà nommée dans cette très-véridique histoire. Une aile de Gaunt-House fut affectée au jeune couple, car le chef de famille tenait à exercer son autorité et à l'exercer souverainement. Le fils, héritier futur de la fortune et des titres, vivait peu dans son intérieur et faisait assez mauvais ménage avec sa femme; il souscrivait tous les billets qu'on lui présentait, se souciait peu de grever l'héritage qu'il devait recueillir un jour, et ne cherchait qu'à accroître par tous les moyens possibles le trop modeste revenu que lui faisait son père.
Au grand désespoir de lord Gaunt et pour la plus douce satisfaction de son ennemi naturel, nous voulons dire de son père, lady Gaunt ne lui donna point d'enfants. On songea en conséquence, à faire revenir lord George Gaunt, qui s'occupait à Vienne de valse et de diplomatie, et on le maria avec l'honorable Jeanne, fille unique de John Jones, baron du Vide-Gousset, et à la tête de l'importante maison de banque sous la raison sociale Jones, Brown et Robinson. De cette union il naquit plusieurs fils et filles qui n'ont rien à faire dans cette histoire.
Les premiers temps de cette union furent assez fortunés. Milord George Gaunt non-seulement lisait couramment, mais écrivait d'une façon passable; il parlait le français avec une facilité merveilleuse et passait pour l'un des plus fins valseurs de l'Europe. Ses talents personnels, l'intérêt qu'il avait dans la maison de banque de son père, semblaient devoir en outre lui donner accès aux honneurs et aux postes les plus élevés. Sa femme ne demandait pas mieux que de vivre au milieu des cours et sa fortune la mettait en état de charmer, par la splendeur et l'éclat de ces réceptions, les capitales où la conduiraient les fonctions diplomatiques de son mari. On avait pensé à lui pour en faire un ministre plénipotentiaire; avant peu il allait être nommé ambassadeur, et déjà les paris étaient engagés à ce sujet au Café des Étrangers, lorsque soudain les bruits les plus bizarres commencèrent à circuler sur le compte du secrétaire d'ambassade. À un grand dîner diplomatique chez son ambassadeur, il se leva sur sa chaise au milieu du repas en s'écriant que le pâté de foie gras était empoisonné; à un bal donné à l'hôtel de l'envoyé de Bavière, le comte de Springbook-Hohenlaufen, il arriva la tête rasée et en habit de capucin; et ce n'était pourtant point un bal masqué, ainsi que quelques personnes ont voulu le faire croire. C'est singulier, se disait-on tout bas; on a remarqué les mêmes symptômes chez le grand-père: c'est dans le sang, à ce qu'il paraît.
Sa femme revint en Angleterre et se fixa à Gaunt-House. Lord George abandonna son poste diplomatique sur le continent, et peu après on put lire dans la gazette sa nomination au Brésil; mais des gens bien informés prétendent qu'il n'est jamais revenu de cette expédition au Brésil, parce qu'il n'y est jamais allé. Le fait est qu'il avait disparu de la surface du globe, et qu'à en croire les propos de quelques mauvaises langues, le Brésil aurait été pour lui une maison de santé, Rio-Janeiro, un cabanon formé par quatre murailles, et George Gaunt, confié au soin d'un gardien, aurait été créé par lui chevalier de la camisole de force.
Deux ou trois fois par semaine sa mère, en expiation de ses fautes, allait de grand matin rendre visite au pauvre idiot. Parfois il éclatait de rire à son approche, et son rire faisait encore plus de mal que ses cris. D'autres fuis elle trouvait le brillant diplomate du congrès de Vienne s'amusant avec un jouet d'enfant ou berçant dans ses bras la poupée de la fille de son gardien. Dans ses moments lucides il reconnaissait sa mère, mais le plus souvent il fixait sur elle un regard vague et douteux, et alors on eût dit que sa mère était aussi bien effacée de son souvenir que sa femme, ses enfants, ses projets de gloire, d'ambition, de vanité.
C'était là un mystérieux héritage, une terrible transmission du sang; et déjà, chez plusieurs membres de la famille, ce terrible mal avait révélé sa présence. Cette race antique était frappée dans son orgueil comme les Pharaons dans leur premier né. Le sceau funeste de la réprobation et du malheur avait été imprimé sur le seuil de cette maison sans que la couronne et l'écusson gravés sur la porte aient pu l'en défendre.