Les enfants d'un père qu'ils ne devaient plus revoir se développaient et grandissaient sans avoir conscience de la fatalité qui pesait sur eux. Dans leurs jeunes années, ils parlaient de leur père et faisaient mille projets pour l'époque de son retour; ensuite le nom de cet homme mort de son vivant se trouva moins souvent sur leurs lèvres, et finit par ne plus être prononcé. Un accablement terrible s'emparait de cette vieille et malheureuse femme lorsqu'elle venait à penser que le père de ces enfants pouvait, avec ses dignités, leur avoir transmis l'opprobre de son sang, et elle vivait toujours au milieu de la crainte de voir se manifester en eux les indices de l'horrible malédiction qui avait frappé ses ancêtres.
Ce sinistre pressentiment poursuivait aussi lord Steyne. Il s'efforçait de repousser l'affreux fantôme qui assiégeait son chevet, de s'étourdir par les fumées du vin et les bruits de l'orgie. Quelquefois il parvenait à perdre de vue cette vision terrible au milieu des tourbillons du plaisir et des dissipations du monde; mais, vains efforts! le fantôme reparaissait dès qu'il se trouvait seul, et devenait plus menaçant avec les années.
«J'ai étendu ma main sur ton fils, disait-il, pourquoi ne te frapperais-je pas aussi. Demain mon seul caprice peut t'ouvrir une prison comme il a fait pour ton fils George. Que demain je te marque au front, et il faudra dire adieu à tes plaisirs et à tes dignités, à tes amis et à tes flatteurs, à tous ces raffinements du luxe entassés autour de toi. Et tu échangeras tout cela contre quatre murailles, un gardien et une paillasse, comme il est arrivé pour George Gaunt.»
Milord ne sachant comment se soustraire aux menaces de cet ennemi invisible, et gémissant sous le poids de cette main de fer appesantie sur lui, cherchait à la défier du moins par les hommages du monde et ses plaisirs bruyants.
L'opulence et la splendeur régnaient dans sa maison; mais sous ces vastes lambris dorés, couverts d'écussons et de sculptures, on aurait en vain cherché le bonheur. C'était l'hôtel où se donnaient les plus belles fêtes de Londres; mais en même temps où il se trouvait le moins de contentement, si ce n'est pour les joyeux convives, qui s'asseyaient à la table de mylord. Peut-être, s'il n'eût pas été un si grand personnage, aurait-on fui sa société; mais, dans la Foire aux Vanités, le tarif des fautes varie suivant les rangs. On s'y prend à deux fois avant de condamner un homme d'une position aussi élevée que lord Steyne. Les censeurs les plus médisants, les sages les plus austères, pouvaient se scandaliser tout bas du genre de vie de milord Steyne; mais tous s'empressaient de répondre aux invitations qu'il leur adressait.
«C'est un bien vilain homme que ce lord Steyne, disait lady Slingstone; mais tout le monde y va; je n'aurai qu'à veiller d'un peu plus près sur mes filles.
—Je dois tout à sa seigneurie, disait le révérend docteur Trail, qui, déjà évêque, songeait encore à monter plus haut.»
Mistress Trail et ses filles auraient plutôt manqué d'aller à l'église qu'aux soirées de sa Seigneurie.
«Sa morale est un peu relâchée, disait le petit Southdown à sa sœur, qui l'interrogeait timidement sur Gaunt-House, d'après les terribles récits qu'elle en avait entendu faire à sa mère; mais que diable voulez-vous? il a dans sa cave le meilleur Champagne de toute l'Europe.»
Quant au baronnet sir Pitt Crawley, le rigoureux observateur des bienséances, le président des meetings apostoliques, eh bien! il ne lui serait jamais venu à l'idée de ne point aller chez lord Steyne.