«Jane, disait le baronnet à sa femme, soyez sûre que nous ne pouvons mal faire en nous montrant dans des maisons où l'on rencontre des personnes comme l'évêque d'Ealing et la comtesse de Slingstone. Le lord lieutenant d'un comté, ma chère, est un homme parfaitement digne de considération. D'ailleurs, George Gaunt a été mon camarade d'enfance; il était attaché avec moi à l'ambassade de Poupernicle.»

Tout le monde, en un mot, venait payer son tribut d'hommages à ce haut et puissant seigneur; tous ceux du moins qu'on y appelait. Eh! mon Dieu! cher lecteur, ne vous en défendez pas; vous et moi y serions allés si nous avions reçu un billet d'invitation.

CHAPITRE XVI.

Où le lecteur se trouve introduit dans la meilleure société.

Les égards de Becky pour le chef de la famille devaient enfin trouver leur récompense, qui, sans avoir une valeur matérielle et appréciable par poids et par mesure, était néanmoins, de la part de Becky, l'objet d'une convoitise bien plus ardente que des avantages qui s'estiment en nature. Becky ne tenait pas absolument à mener une vie honnête et irréprochable; mais ce à quoi elle tenait, c'était à jouir de la considération qui en est la suite et qui ne s'obtient, comme on le sait, dans le grand monde qu'à la condition de s'être fait présenter à la cour en robe traînante avec plumes et diamants. Du moment où le lord chambellan vous a marquée au poinçon de la vertu, vous pouvez être mise en circulation dans le monde comme une femme de bon aloi. Comme ces marchandises mises en quarantaine qu'on ne laisse sortir qu'après les avoir arrosées de vinaigre aromatique, de même il suffit, pour plus d'une femme de réputation équivoque, de traverser l'atmosphère royale pour se trouver par là même purifiée de tout principe délétère et malsain.

C'est bon pour milady Bareacres, milady Tufto, mistress Bute Crawley et toutes autres qui ont eu des rapports avec mistress Rawdon-Crawley de se récrier à la pensée que cette petite aventurière a été faire sa révérence au souverain. Qu'elles soutiennent tant qu'elles voudront que du vivant de l'excellente reine Charlotte on n'aurait point vu chose pareille; mais du moment où mistress Rawdon a reçu son brevet de bonne vie et mœurs du prince le plus gentilhomme de l'Europe, on serait mal reçu à douter un moment de la réalité de sa vertu.

Ce fut un jour de triomphe pour mistress Rawdon-Crawley que celui où le paradis royal ouvrit enfin ses portes à ses angéliques vertus, alors que sous le patronage de sa belle-sœur elle fit son entrée dans ce séjour après lequel elle soupirait depuis si longtemps. Au jour pris et à l'heure dite, sir Pitt et sa femme, dans leur grande voiture d'apparat tout fraîchement remise à neuf pour l'installation du baronnet comme grand shérif de son comté, s'arrêtèrent devant la petite maison de Curzon-Street. Raggles observait tout de sa boutique avec un sentiment de satisfaction, depuis les magnifiques plumes dont il apercevait les ondulations à travers les vitres de la voiture, jusqu'aux énormes bouquets qui s'épanouissaient sur la poitrine des laquais en livrée neuve.

Sir Pitt, en brillant uniforme et une épée au côté qui lui battait dans les jambes, descendit en personne de voiture. Le petit Rawdon, la figure collée à la fenêtre, souriait et faisait des signes d'intelligence à sa tante, qui attendait dans le carrosse. Pitt ressortit bientôt de la maison, conduisant par la main une dame empanachée, à demi voilée dans une écharpe blanche, et relevant d'une manière pleine de grâce une robe de brocart à queue traînante; elle monte dans la voiture avec une aisance toute princière et comme une personne qui avait l'habitude d'aller à la cour. Elle jeta un sourire sur celui qui tenait la portière, puis sir Pitt monta aussitôt après elle.

Rawdon enfin ne tarda pas à paraître. Il avait endossé son ancien uniforme, qui n'avait que trop souffert des injures du temps et pouvait à peine renfermer l'excédant de son embonpoint. Un moment Rawdon faillit être obligé de se rendre en voiture de place au palais de son souverain; mais, grâce à l'insistance de son excellente belle-sœur, on finit par l'admettre dans la voiture. Les banquettes étaient très-larges; les dames n'avaient pas besoin d'une bien grande place, elles en seraient quittes pour serrer un peu leurs robes sur leurs genoux. Ils partirent donc très-fraternellement tous quatre ensemble et bientôt rejoignirent la file des voitures qui se pressaient dans la direction du vieux palais de briques où la fidèle noblesse du royaume de la Grande-Bretagne allait déposer ses hommages au pied du trône sur lequel brillait l'astre bienfaisant que nous avait donné les Brunswick.

Pour un peu Becky, s'adressant à ce peuple qui formait la haie des deux côtés des voitures, lui aurait envoyé ses bénédictions par la portière, tant son esprit s'exaltait à la pensée de la haute position qu'elle venait de conquérir dans le monde. Becky avait aussi ses faiblesses, comme on le voit; Becky était de la nature de ces êtres qui tiennent plus aux qualités qu'on est en droit de leur contester qu'à celles qu'ils possèdent en réalité. Becky tenait surtout à passer pour une femme honorable et à être honorée, et voilà le but qu'elle poursuivait avec une persévérance qui allait jusqu'à l'obstination et qui, comma nous venons de le voir, était enfin couronnée par le succès.