— Monsieur, répliqua Shum en se rengorgeant, nous allons causer de cette affaire… Mes filles, retirez-vous, et donnez des soins à votre mère.
Pour la première fois de leur vie, les enfants obéirent. Il est vrai que mon maître vint en aide à l’autorité paternelle, si souvent méconnue, en les prenant par les épaules, afin de les pousser dehors.
La timide Mary s’était enfuie dès le commencement de l’émeute.
Shum n’hésita pas à donner son consentement. Il était ravi de trouver un mari pour sa fille, qu’il aimait tendrement, bien qu’il n’eût jamais eu le courage de la défendre. Mais, chose étrange, mon maître se refusa à toute espèce d’explication quant à ses moyens d’existence.
— Je gagne environ trois cents livres sterling par an, dit-il pour toute réponse ; Mary disposera de la moitié de cette somme. Quant au reste, je me dispense de satisfaire votre curiosité.
Deux semaines plus tard, Frédéric Altamont épousait miss Mary Shum. Nous allâmes habiter une jolie petite maison que mon maître avait achetée dans le faubourg d’Islington. Le mystérieux époux continuait à visiter chaque matin le quartier commerçant de Londres, où il restait jusqu’à six heures du soir.
Que diable pouvait-il y faire ?
III
LA LUNE ROUSSE
Une félicité parfaite semblait devoir planer sur notre jeune ménage ; cependant, deux mois à peine s’étaient écoulés que déjà nous subissions l’odieuse influence de la lune rousse. De rose et rieuse, Mme Altamont devint tout à coup pâle et morose. Miss Betsy, qui n’avait rien oublié, détestait cordialement les nouveaux mariés, et cherchait à troubler leur bonheur en inspirant à ma maîtresse une foule de mauvaises pensées. La vieille Shum l’aidait de son mieux.
Il va sans dire qu’il nous arriva bientôt un amour de petit enfant ; Mary n’en fut pas plus gaie. Au contraire, elle se livrait à des accès de tristesse que rien ne pouvait dissiper. Elle passait des journées entières devant le berceau du chérubin endormi, lui adressant des discours auxquels il ne comprenait rien.