— Il n’est pas facile, remarquait plaisamment cet aimable vieillard, d’être bon pair, lorsqu’on a beaucoup d’enfants et beaucoup de dettes.
Le bruit courait que le comte de Crabs nous servait une pension de dix mille francs par an. C’était fort généreux de la part d’un homme qui, tant de fois déjà, avait fait à sa famille le sacrifice de ses opinions politiques ; seulement, j’ai tout lieu de croire que mon maître, bien qu’il fût trop bon fils pour démentir cette rumeur, ne touchait que bien rarement la rente paternelle. Cependant il ne manquait jamais d’argent ; car les gens comme il faut ont mille manières de subvenir à leurs dépenses dont la vile multitude ne se doute pas.
On voyait dans son salon une longue pancarte où les noms de ses ancêtres se lisaient en lettres rouges sur les branches d’un chêne planté dans le ventre d’un homme d’armes. Il appelait cela son arbre généalogique. Je ne sais pas au juste ce que c’est que cet arbre, n’en ayant jamais vu qu’en peinture ; mais je soupçonne fort que c’est là ce qui lui permettait de vivre comme il faisait. S’il ne se fût pas appelé l’Honorable Hector-Percy Cinqpoints, peut-être l’aurait-on pris pour un simple escroc, car il jouait beaucoup et ne perdait que lorsqu’il voulait bien s’en donner la peine. Pour un homme de basse extraction une pareille profession est fort dangereuse ; mais, lorsqu’un véritable gentilhomme consent à l’embrasser, il ne saurait manquer d’y gagner beaucoup d’argent. Il est vrai que le plus habile ne tarde pas à y laisser sa réputation, et alors l’état ne rapporte plus que de maigres profits, assaisonnés de soufflets et de condamnations infamantes.
Mon maître n’en était pas là. Jusqu’à ce jour, il avait eu le talent de plumer ses victimes sans les faire crier. Sachant combien les oiseaux de Thémis sont coriaces, il cultivait aussi peu la connaissance des hommes de loi que celle du code ; mais, afin d’ajouter à sa respectability en ayant l’air de s’occuper de sa profession, il habitait le quartier des avocats, et daignait parfois mettre la main sur quelque pigeon roturier qui s’aventurait dans son dangereux voisinage.
De ce nombre fut le pauvre Thomas Dakins, Esq.[4], étudiant en droit, récemment installé dans la maison que nous habitions, et dont Cinqpoints ne tarda pas à convoiter le plumage argenté. Ce jeune imprudent eût mieux fait de ne jamais venir au monde que de planer sous les serres d’un oiseleur aussi impitoyable ; car il fut bientôt complétement ruiné, grâce aux efforts combinés de mon maître et du sieur Richard Blewitt, dont le nom, gravé sur une plaque de cuivre, se lisait sur la porte d’un appartement voisin du nôtre.
[4] Le titre d’esquire, écuyer, affecté dans l’origine aux aspirants chevaliers et plus tard à certains propriétaires fonciers, se donne aujourd’hui à tout Anglais vivant de ses rentes ou exerçant une profession libérale ; en un mot, à celui que les paysans nomment un monsieur. Cette désignation s’écrit en abrégé à la suite du nom.
(Note du traducteur.)
Dakins quittait à peine l’université d’Oxford, où il avait obtenu quelques succès académiques. La mort de ses parents venait de le rendre maître d’une fortune assez ronde, lorsque sa mauvaise étoile lui inspira l’idée de s’abriter sous le même toit que son ex-camarade Blewitt.
Malgré l’espèce d’intimité qui s’était établie entre le groom de ce dernier et moi, nos maîtres ne se voyaient pas. Je n’entends pas par là qu’ils devenaient aveugles dès qu’ils se rencontraient ; je veux seulement dire qu’ils feignaient de ne pas se connaître. Cette explication s’adresse à ceux de mes lecteurs qui, moins heureux que moi, n’ont pas eu l’occasion de se familiariser avec le langage du grand monde.
Du reste, ils se ressemblaient trop peu pour se rapprocher sans un motif intéressé. Cinqpoints, aristocrate jusqu’au bout des ongles et assez joli garçon, s’habillait avec une élégante simplicité, tout en changeant de toilette trois fois par jour ; il avait des mains de femme, une voix doucereuse, une figure un peu jaune et un regard qui vous arrivait de côté. Il marchait toujours du même pas, disait rarement un mot plus haut que l’autre, et savait mêler à son affabilité une certaine dose de roideur. Blewitt, au contraire, avait le sans-gêne d’un campagnard. Il portait des vestes de chasse, mettait son chapeau de travers, hantait les tavernes, donnait des poignées de main aux jockeys, jurait comme un païen et vous frappait sur l’épaule en manière de bonjour. Bref, il avait l’air d’un gros mauvais sujet, d’un joyeux compagnon plein de franchise et d’entrain, d’un de ces viveurs incorrigibles qui s’écrient encore à quarante ans : Il faut bien que jeunesse se passe !