En général, les chevaliers d’industrie se connaissent d’instinct, sinon de réputation. D’ailleurs, Cinqpoints et Blewitt, bien que volant chacun dans une sphère différente, s’étaient rencontrés aux courses et dans quelques réunions de joueurs. Jusqu’à ce jour, mon noble maître, qui savait ce qu’il se devait à lui-même, n’avait point voulu se compromettre en fréquentant un escroc de bas étage ; mais, peu de temps après l’installation de Dakins, il commença à se montrer fort affable envers son voisin. Le motif de ce changement de conduite saute aux yeux : ayant deviné les intentions de Blewitt à l’égard du nouveau locataire, Cinqpoints voulait avoir sa part du butin.
— John, quel est donc ce voisin qui a une passion si malheureuse pour le flageolet ? me demanda-t-il un matin.
— Il se nomme Dakins, monsieur : c’est un jeune homme fort riche et un ami intime de M. Blewitt.
Cinqpoints ne poussa pas plus loin cet interrogatoire ; il en savait déjà assez. Un sourire diabolique dérida son visage, où je pus lire le raisonnement que voici :
1o Un jeune homme qui cultive le flageolet est incapable d’avoir inventé la poudre ;
2o Blewitt est un escroc ;
3o Lorsqu’un escroc et un joueur de flageolet deviennent inséparables, c’est ce dernier qui doit payer les violons.
L’Honorable Percy Cinqpoints était bien fin ; mais je voyais aussi clair que lui, malgré ma jeunesse. Les gentilshommes, fort heureusement, n’ont pas accaparé tout l’esprit dont le bon Dieu a fait ici-bas une distribution si inégale. Nous étions quatre valets dans notre escalier, et je vous assure que nous savions bien des choses dont personne ne se doutait au dehors. Dès que nos maîtres avaient le dos tourné, nous furetions partout, et nous nous communiquions nos découvertes. Nous lisions la plupart des lettres qu’ils recevaient ou qu’ils écrivaient. Nous avions des clefs pour chaque armoire et pour chaque meuble. Le lecteur croira sans doute que je me vante, car on ne rend guère justice aux domestiques ; on les accuse même de ne pas s’intéresser aux affaires de leurs maîtres. J’ignore si la livrée a dégénéré depuis l’époque où j’ai cessé d’en faire partie ; mais je puis affirmer que, de mon temps, nous n’avions rien de plus à cœur que de découvrir les secrets de monsieur ou de madame.
Je retrouve dans mes papiers deux documents qui prouvent la vérité de ce que je viens d’avancer. L’idée de dresser l’état des finances de nos maîtres respectifs nous ayant été suggérée par le valet de chambre d’un avocat célèbre, qui avait la manie de rédiger des notes à propos de tout, le document no I me fut remis par le groom de Richard Blewitt, en échange d’une copie du no II, que l’on trouvera un peu plus loin.
No I
Résumé des dépenses de Richard Blewitt, Esq., pendant l’année 18.., d’après les notes, reçus, lettres et autres papiers trouvés dans ses poches ou dans ses tiroirs.
| Intérêt de diverses dettes contractées à Oxford | F. 4,300 |
| Loyer | 1,600 |
| Gages de M. son groom | 600 |
| Pension de notre cheval | 1,750 |
| Item d’une certaine dame, qui trompe monsieur comme si elle avait affaire à un honnête homme | 6,000 |
| Argent de poche, environ | 2,500 |
| Mangeaille, marchand de vin, tailleur, etc., environ | 5,000 |
| Total | 21,750 |