— Eh parbleu ! mon cher monsieur Blewitt, puisque je suis assez heureux pour vous rencontrer, j’ai bien envie de vous adresser des reproches !… Entre voisins, on ne devrait point rester aussi longtemps sans se voir.
Blewitt parut d’abord flatté, puis surpris, puis soupçonneux.
— En effet, je crois que nous aurions pu nous voir plus souvent, répondit-il d’un ton ironique.
— Si je ne me trompe, je n’ai pas eu le plaisir de me trouver avec vous depuis ce fameux dîner de sir Georges Lansquenet, reprit Cinqpoints sans se laisser intimider par cette rebuffade. La charmante soirée ! Quels vins exquis et quelles bonnes chansons surtout !… Je me rappelle encore celle que vous nous avez chantée. D’honneur, c’est la plus jolie chose de ce genre que j’aie entendue de ma vie. J’en parlais encore hier au duc de Doncastre… Vous connaissez le duc, je crois ?
— Non, répliqua Blewitt en lançant une épaisse bouffée de tabac.
— Vous m’étonnez. Je veux être pendu, Blewitt, si le duc ne sait pas par cœur tous vos bons mots.
La bouderie de Blewitt dura quelque temps encore ; mais il finit par faire le gros dos et par prendre pour pain bénit les atroces flagorneries que débitait son collègue en industrie. Lorsque ce dernier s’aperçut qu’il avait produit l’impression voulue, il s’écria :
— Ah çà, mon cher Blewitt, où donc trouvez-vous des cigares comme celui-là ? Il a un parfum qui me donne des envies, à moi qui ne suis pas fumeur. En auriez-vous un pareil à m’offrir ?
— Oui, parbleu ! Faites-moi donc le plaisir d’entrer chez moi.
Une heure après, Cinqpoints remonta chez nous beaucoup plus jaune que de coutume. J’ai vu quelques chiens malades dans le cours de mon existence, jamais je n’ai vu un animal aussi ignoblement indisposé que mon honorable maître. Malgré l’horreur que lui inspirait le tabac, il venait de fumer un cigare tout entier.