Vous devinez qu’il ne s’était pas livré pour rien à ce délassement antipathique.
Lorsque notre voisin eut fermé sa porte, le bruit de la conversation avait naturellement cessé d’arriver jusqu’à moi ; mais, grâce aux observations de mon camarade, le groom de M. Blewitt, j’ai pu renouer le fil de l’entretien.
Cinqpoints, après avoir caressé de nouveau la vanité de son confrère, s’était mis à parler de ce jeune locataire qui jouait si bien du flageolet ; puis il avait ajouté, comme en passant, que lorsqu’on demeurait porte à porte, on devait se connaître, et que d’ailleurs il serait très-heureux d’être présenté à un ami de M. Richard Blewitt.
Ce dernier aperçut alors le piége qu’on lui tendait, et, honteux de s’être laissé prendre aux compliments mielleux de Cinqpoints, refusa obstinément de donner dans le panneau.
— J’ai connu ce Dakins à l’Université, répondit-il. Entre nous, ce n’est pas une de ces connaissances que l’on tienne beaucoup à cultiver. Il m’a fait une visite, je la lui ai rendue, et je compte m’en tenir là. Son père vendait des bottes, ou du fromage, ou quelque chose de ce genre… j’ignore au juste sa spécialité ; mais il est clair que ce garçon n’est le fils de personne, et vous sentez que je ne me soucie guère de le fréquenter.
Bref, l’habileté de mon maître échoua ; il dut lever la séance, ayant fumé son cigare en pure perte.
— Peste soit du butor ! s’écria-t-il en se jetant sur un divan. C’était bien la peine de m’empoisonner avec son infernal tabac !… Ah ! il croit plumer à loisir ce jeune homme ; mais je préviendrai sa victime !
Cette menace m’amusa tellement que je manquai d’étouffer (derrière la porte, bien entendu) d’une envie de rire rentrée. Dans le langage de Cinqpoints, prévenir les gens voulait dire faire mettre un cadenas à l’écurie, après avoir volé le cheval.
Pas plus tard que le lendemain, mon maître fit connaissance avec Dakins, au moyen d’un petit stratagème qui donnera la mesure de son talent. La comédie fut improvisée et représentée le même matin.
Depuis quelque temps déjà, le droit, la poésie et le flageolet ne suffisaient plus à remplir l’existence du jeune étudiant. Le perfide Blewitt le conduisait par un chemin fleuri vers le gouffre du désordre. En termes plus clairs, il le menait chaque soir dans des tavernes où ils se livraient ensemble à des études comparées sur le porter, l’ale, le gin, et les autres spiritueux que l’on débite dans ces sortes d’établissements. Or, l’homme est pétri d’une argile qu’il ne faut pas humecter outre mesure ; pour peu qu’on passe une moitié de la nuit à l’arroser, on ressent le lendemain un certain malaise ; on a besoin, pour se remettre, d’un petit repas bien affriolant. Aussi rencontrait-on chaque matin dans notre escalier un garçon de restaurant qui apportait de quoi rafraîchir le gosier desséché du jeune Dakins.