— Je vous connais tout aussi bien que vous pouvez me connaître, répondit mon maître sans élever la voix : escroc de bas étage, vous êtes un poltron de premier ordre. Je vous conseille donc de ne pas parler trop haut : d’abord, cela est de fort mauvais ton ; ensuite, vous m’obligeriez à vous souffleter…
— Sacrebleu ! interrompit Blewitt.
— A vous souffleter en public, continua tranquillement Cinqpoints, et même à vous loger une balle dans le corps, dans le cas, peu probable, où vous jugeriez à propos de faire le méchant. Je vous avoue qu’il me serait fort pénible d’en venir à de pareilles extrémités, car j’ai pour système d’éviter autant que possible les esclandres ; mais la chose dépend de vous. Voici mes conditions : vous avez déjà gagné deux mille écus à ce jeune homme ; eh bien, je serai bon prince : je consens à oublier le passé, pourvu qu’à l’avenir nous partagions les bénéfices.
Il y eut une pause dans la conversation à la suite de ces compliments à brûle-pourpoint. Il paraît que Blewitt réfléchissait.
— Décidez-vous, reprit enfin Cinqpoints ; si vous gagnez encore un sou à Dakins sans ma permission, je le saurai, et vous aurez affaire à moi.
— Me décider, me décider, c’est facile à dire !… Sacrebleu ! je trouve vos conditions fort dures… Que diable ! puisque c’est moi qui ai levé le gibier, c’est à moi qu’il appartient.
— Monsieur Blewitt, vous prétendiez hier ne pas vouloir fréquenter ce jeune homme, et il m’a fallu inventer toute une comédie, afin de faire sa connaissance. Je voudrais bien savoir en quoi l’honneur m’oblige à vous le céder ?
L’honneur ! c’était charmant d’entendre Cinqpoints prononcer ce mot ! Je fus presque tenté de prévenir le jeune Dakins du complot qui se tramait ; mais je ne cédai pas à cette mauvaise inspiration.
— Fi donc, John ! me dis-je ; si ces deux gentilshommes ignorent ce que c’est que l’honneur, toi, tu le sais. L’honneur consiste à ne pas trahir les secrets d’un maître, avant d’avoir reçu son congé… Après, c’est autre chose, l’obligation cesse de plein droit.
Bref, le lendemain, il y eut grand dîner chez nous ; — potage à la bisque, turbot sauce homard, gigot de pré salé, coqs de bruyère, macaroni au gratin, plum-pudding, fruits, etc., le tout arrosé de vin de Champagne, de Porto et de Bordeaux. Il n’y avait que trois convives : c’est-à-dire l’Honorable H. P. Cinqpoints, Richard Blewitt et Thomas Dakins. C’était un vrai chef-d’œuvre que ce repas, et je vous réponds que nous autres messieurs de l’antichambre nous y fîmes honneur. Le jeune homme de M. Blewitt mangea tant de gibier (lorsqu’on le rapporta à la cuisine), que je crus qu’il en serait malade. Le groom de Dakins, qui n’avait guère plus de treize ans, se régala si copieusement de macaroni et de plum-pudding, qu’il se crut obligé d’avaler en guise de dessert deux des pilules digestives de son maître, qui faillirent l’achever… Mais je digresse encore : je parle de l’office, tandis que je devrais m’occuper du salon.