Le croirait-on ? Après avoir bu huit ou dix bouteilles de vin à eux trois, les convives se mirent à jouer à l’écarté. Ce jeu se joue à deux ; par conséquent, lorsqu’on est trois, le troisième reste les bras croisés à regarder les autres. On commença par jouer trois francs la fiche et vingt-cinq francs la partie, et à minuit on ne s’était pas fait grand mal. Dakins gagnait cinquante francs et Blewitt trente-six.
Après souper (je leur avais servi du champagne et des grillades), les enjeux furent plus élevés. On paria vingt-cinq francs la fiche et cent vingt-cinq francs la partie. Je songeai aux compliments que mon maître et Blewitt avaient échangés le matin, et je crus que l’heure de Dakins venait de sonner. Eh bien, pas du tout. Il continua à gagner ; Blewitt pariait pour lui, l’aidait de ses conseils et jouait de son mieux. A la fin de la soirée, qui n’arriva que vers cinq heures du matin, je rentrai dans le salon ; Cinqpoints examinait une carte sur laquelle il avait inscrit le nombre de parties et de points perdus.
— Je n’ai pas été en veine ce soir, disait-il… Blewitt, je vous dois… voyons un peu… mille vingt-cinq francs, je crois ?
— Mille vingt-cinq, ni plus ni moins, répondit Blewitt.
— Je vais vous donner un mandat sur mon banquier, continua mon honorable maître.
— Allons donc ! rien ne presse, mon cher monsieur.
— Si, les dettes de jeu se payent sur l’heure, répliqua Cinqpoints, qui prit un carnet de banque et remplit un mandat qu’il remit à son collègue. Maintenant je vais régler avec vous, mon cher monsieur Dakins. Si vous aviez su profiter de votre veine, vous m’auriez gagné une somme assez ronde… Voyons, c’est très-facile à calculer… Treize fiches à vingt-cinq francs, cela fait trois cent vingt-cinq francs.
Cinqpoints tira treize souverains de sa bourse et les jeta sur la table, où ils produisirent en tombant cette musique si agréable à l’oreille du joueur qui gagne. La joie brillait dans les yeux de Dakins, sa main tremblait en ramassant l’or ; non qu’il fût avare, mais la fièvre du jeu commençait déjà à s’emparer de lui.
— Permettez-moi de dire que j’ai rarement rencontré un joueur de votre force, bien que je me pique d’avoir une certaine expérience, ajouta mon maître.
— Vous me flattez, mon cher monsieur Cinqpoints.