— Venez avec moi ; les autres hôtels sont de vraies baraques !

La confusion des langues qui empêcha nos ancêtres de terminer la fameuse tour de Babel, n’était rien auprès de ce vacarme assourdissant.

La première chose qui me frappa, lorsque je mis le pied sur le sol gaulois, fut un grand gaillard, orné de boucles d’oreilles, qui faillit me renverser et qui s’empara du sac de nuit de mon maître. Enfin, nous sortîmes sains et saufs de la bagarre, et nous finîmes par arriver à l’hôtel que Cinqpoints avait choisi, ou qu’on avait choisi pour lui.

Je me dispenserai de décrire la ville de Boulogne, qui, durant les vingt années qui se sont écoulées depuis ma première visite, a reçu dans son sein au moins deux millions d’Anglais, sans compter de nombreux oiseaux de passage appartenant à divers autres pays.

On m’avait affirmé, quelques heures avant mon départ de Londres, que les Français portaient tous des sabots[6] et qu’ils se nourrissaient principalement de grenouilles. Ce sont là deux insignes faussetés auxquelles je prie mes trop crédules compatriotes de ne plus ajouter foi.

[6] Le préjugé auquel l’auteur de ces mémoires fait allusion date d’assez loin. Voici ce que l’abbé Leblanc écrivait à ce sujet il y a plus d’un siècle : « Dans le cabinet d’Histoire naturelle d’Oxford, on montre parmi les curiosités une paire de sabots, que l’on appelle souliers des François, comme la chaussure commune de notre nation. » (Lettres d’un Français, t. III, page 66.)

(Note du traducteur.)

Durant mon séjour en France, j’ai vu fort peu de sabots. Les pêcheurs de Boulogne (qui, avec les visiteurs anglais, m’ont paru former la population de cette ville) portent de grandes bottes qui leur montent jusqu’aux genoux ; les Boulonnaises, par compensation, vont presque toujours nu-pieds et même nu-jambes, puisque les petits jupons rouges qu’elles affectionnent laissent voir leurs mollets. Cette mode m’a semblé assez jolie, mais je doute qu’elle prenne jamais dans les grandes villes, où le gouvernement des choses de la toilette appartient presque toujours à quelques laiderons qui s’habillent de façon à dissimuler leurs propres difformités et à défigurer leurs rivales.

Quant aux grenouilles, j’affirme que je n’ai jamais vu un Français en avaler une seule. Cependant j’ai appris que ce comestible se trouve inscrit sur la carte des grands restaurants parisiens, et que les gastronomes anglais qui patronnent les dîners à quarante sous ne manquent jamais de s’en faire servir. En revanche, nos voisins ont un faible très-prononcé pour les escargots, autre nourriture nauséabonde dont on ne m’avait pas parlé. Ce n’est pas que durant mon séjour en France j’aie vu apprêter ce plat. Mon assertion est basée sur la recette ci-dessous, que j’ai copiée dans un livre appartenant au chef de l’hôtel Mirabeau :

RECETTE POUR FAIRE DES ESCARGOTS SIMULÉS