« Lorsqu’il est impossible de se procurer des escargots, on peut au moins tromper notre sensualité par un heureux simulacre. On fait une excellente farce, soit de gibier, soit de poisson, avec filets d’anchois, muscade, poudre d’épices fines, fines herbes et liaison de jaunes d’œufs. On prend des coquilles d’escargots, on remplit chacune d’elles avec la farce, et on les sert brûlantes. C’est une de ces tromperies innocentes que la cuisine pratique quelquefois, sur lesquelles un vrai gourmand ne prend jamais le change, mais dont il feint volontiers d’être la dupe pour flatter l’amour-propre de son amphitryon. »

Il est clair qu’il faut beaucoup aimer ces vilaines bêtes pour faire semblant d’en manger lorsqu’on ne peut plus s’en procurer. Mais trêve à cette digression gastronomique : il s’agit de la bonne ville de Boulogne et non de colimaçons.

Mon maître avait choisi le meilleur appartement de l’hôtel le plus fashionable de la ville. Quand il eût été le Grand Mogol en personne, il n’aurait guère pu faire plus d’embarras. Rien n’était trop cher, ni assez beau, ni assez bon pour l’Honorable Percy Cinqpoints, lequel avait quitté Londres sans payer sa blanchisseuse. Lui qui venait de voyager jusqu’à Douvres dans une voiture publique, il semblait croire qu’il ne fallait rien moins qu’un équipage à six chevaux pour traîner un gentilhomme de son importance. Le champagne coulait à pleins bords ainsi que les autres vins du pays, et toutes les délicatesses de la cuisine boulonnaise suffisaient à peine pour contenter notre palais délicat. Nous passâmes une quinzaine dans ce charmant séjour, nous livrant aux seuls plaisirs que comportât notre nouvelle position. Ma place était devenue une véritable sinécure. Le matin, avant déjeuner, nous allions nous promener sur la jetée, mon maître devant, dans une vareuse élégante, moi derrière, dans une superbe livrée, tous deux armés de longs télescopes à l’aide desquels nous examinions les vaisseaux qui paraissaient à l’horizon, les cailloux arrondis qui roulaient sur la plage, les baigneuses, le ciel, les mouettes, les algues vertes ou les poissardes aux jambes nues. Ce qui m’amusait le plus pour ma part, c’était d’observer les vagues qui, fatiguées de la mer, jouaient à saute-mouton et grimpaient sur le dos les unes des autres afin de venir se reposer sur la terre ferme.

Après une heure ou deux de cette récréation, nous rentrions déjeuner. Notre repas terminé, Cinqpoints faisait un bout de toilette, et nous voilà repartis avec nos télescopes pour recommencer notre inspection. Cela durait jusqu’à l’heure du dîner ; le dîner durait jusqu’à l’heure du coucher. Le lendemain nous répétions le même exercice. Boulogne renferme dix mille Anglais qui ont inventé cette manière de passer le temps et qui en usent d’un bout de l’année à l’autre.

Nous aurions pu varier un peu nos plaisirs en acceptant diverses invitations qu’on s’empressa d’adresser à l’Honorable Percy Cinqpoints ; mais nous nous estimions un peu trop pour danser des quadrilles avec des jeunes misses, charmantes, je le veux bien, mais n’ayant pas un penny de dot. Encore moins pouvions-nous songer à écouter les cancans de mesdames leurs mères, tout en faisant un misérable whist à dix sous la fiche. Non, non ; mon maître s’appréciait à sa juste valeur. Lorsque, par hasard, il daignait s’asseoir à la table d’hôte, il trouvait tout détestable, injuriait les garçons, renvoyait les meilleurs vins après en avoir goûté un verre, s’étonnant qu’on osât lui servir une pareille piquette. Après dîner, il accaparait la meilleure place devant la cheminée, parlait négligemment de sa voiture, de ses chevaux, de ses gens, de sa famille. Son lorgnon incrusté dans l’œil gauche, il dévisageait ses voisins et ses voisines avec une impertinence de si bon ton qu’elle n’eût pas manqué de le faire souffleter s’il se fût trouvé dans une réunion de charretiers. Heureusement pour lui, l’hôtel n’était fréquenté que par des gens façonnés aux manières aristocratiques. Cinqpoints agissait fort sagement, car il savait que le seul moyen de mériter le respect de ses compatriotes, c’est de se montrer dédaigneux et insolent. Nous autres insulaires, nous sommes ainsi faits : nous nous boxerons avec un portefaix qui nous aura regardés de travers, mais nous aimons à être insultés par un noble ; cela prouve qu’il existe entre ce dernier et nous un certain degré d’intimité. Mieux vaut recevoir un coup de pied d’un lord que de n’être pas salué par lui.

Selon la coutume des valets de bonne maison, j’imitai de mon mieux les façons d’agir de mon maître ; aussi fûmes-nous mieux servis et plus estimés que des gens dont nous n’étions pas dignes de cirer les bottes.

Cinqpoints avait sans doute ses raisons pour végéter quinze grands jours à Boulogne. Peut-être voulait-il s’habituer un peu à son rôle d’homme riche et rangé ; peut-être désirait-il seulement qu’on parlât de lui et que le bruit de ses richesses le précédât à Paris. Quoi qu’il en soit, il avait commencé par acheter un coupé et retenir un courrier ; puis il avait remis une cinquantaine de mille francs au premier banquier de la ville en échange d’une traite sur une maison de Paris, en ayant soin de laisser entrevoir que son portefeuille était encore très-bien garni. Les commis dudit banquier avaient annoncé la grande nouvelle, et, le jour même du dépôt, toutes les vieilles douairières anglo-boulonnaises avaient consulté l’armorial de l’empire britannique et connaissaient par cœur la généalogie des comtes de Crabs et les propriétés de la famille Cinqpoints, lesquelles (ainsi que ne l’annonçait pas l’armorial) se trouvaient hypothéquées bien au delà de leur valeur. Si Satan lui-même était un lord, je crois vraiment qu’il rencontrerait bien des mères vertueuses prêtes à lui accorder la main de leur fille.

J’ai dit que Cinqpoints avait quitté Londres sans songer à prévenir ses créanciers ; mais il était trop bon fils pour ne pas s’empresser d’avertir son père de son voyage, et du séjour qu’il comptait faire en France. Aussitôt qu’il fut installé à l’Hôtel des Bains, il écrivit à lord Crabs une lettre très-édifiante, dont j’ai gardé copie. La voici mot pour mot :

« Boulogne-sur-mer, 24 janvier 18…

» Mon bien-aimé père,

» Plus j’étudie l’histoire de notre droit, plus je cherche à remonter aux principes fondamentaux de notre jurisprudence si compliquée, et plus je m’aperçois combien il est difficile (pour ne pas dire impossible) de voir clair dans ce chaos, sans une connaissance préalable de la langue française. Je me suis donc décidé à combler une lacune regrettable de mon éducation, tout en profitant d’un repos auquel me condamne d’ailleurs ma santé, détériorée par un travail trop assidu et une vie trop sédentaire. Si la pension que vous voulez bien me faire, jointe aux modestes émoluments de ma profession, me le permet, je compte me rendre à Paris et y étudier pendant quelques mois la langue du pays.

» Seriez-vous assez bon pour me faire parvenir une lettre de recommandation pour notre ambassadeur, lord Bobtail ? Le nom que je porte et l’amitié qui vous lie à ce digne représentant de notre souverain suffiraient, je le sais, pour m’assurer une aimable réception ; mais une lettre pressante de vous rendra cette réception cordiale.

» Permettez-moi de profiter de cette occasion pour vous rappeler que le dernier semestre de ma pension est échu depuis bien des années. Je ne suis pas un dépensier, mon cher père. Malheureusement, je n’ai pas non plus le bonheur de ressembler au caméléon qui, à ce que prétendent certains naturalistes, a trouvé le moyen de vivre de l’air du temps. Un simple billet de mille francs, ajouté à mes légères économies, ne contribuerait pas peu à l’agrément de mon voyage.

» Embrassez pour moi mes chers frères et mes bonnes sœurs… Hélas ! pourquoi mon sort est-il celui d’un cadet de famille ! Que ne puis-je, échappant à la dure nécessité d’un travail ingrat, m’abandonner aux tranquilles joies de la famille, au milieu des compagnons de mes premiers jours, sous ce cher toit paternel, sous ces frais ombrages qui ont protégé mon enfance ! Mais à quoi bon faire des vœux ? La fortune jalouse ne leur prête pas plus d’attention qu’un ministre n’en accorde aux pétitions qu’on lui adresse… Adieu, mon bien-aimé et honoré père ; que le Seigneur vous ait dans sa sainte garde, vous et les êtres chéris vers lesquels le souvenir du temps passé me ramène si souvent.

» Votre affectionné,
»Percy. »

« Au très-Hon., le comte de Crabs,

» Etc., etc., etc.

» Au château de Sizes, Buckinghamshire. »

Lord Crabs répondit, courrier par courrier, à cette affectueuse épître :