« Mon cher Percy,
» Votre lettre du 24 me parvient à l’instant. Vous trouverez ci-jointe la recommandation que vous me demandez pour lord Bobtail. C’est un excellent homme, et qui a un des meilleurs cuisiniers de l’Europe. Cultivez-le.
» La vivacité de l’affection que vous nous témoignez nous a d’autant plus charmés qu’il y a au moins sept ans qu’aucun de nous n’a été assez heureux pour recevoir de vos nouvelles. Nous craignions presque d’avoir été oubliés ; mais votre lettre nous rassure. Ah ! mon cher enfant, heureux celui qui, comme vous, reste jeune d’impressions lorsque sa tête commence à mûrir ! Où trouver aujourd’hui cette affection durable qui résiste au temps et à l’absence et sait conserver intactes les tendresses du premier âge, pareille à ces arbres des forêts indiennes dont les branches, retombant en courbes gracieuses, vont reprendre racine dans le sol où elles sont nées ? Hélas ! le monde transforme trop souvent en égoïstes les êtres aimés qu’on lui confie ! Il est rare d’y rencontrer des hommes qui aient gardé avec autant de piété que vous la religion du toit paternel. Soyez sûr d’une chose, mon cher Percy : au milieu des vicissitudes et des agitations de cette vie, il est bon de se retremper dans le souvenir des joies innocentes et pures de son enfance. Cela console et rend meilleur. Si votre mère n’eût pas été trop tôt arrachée[7] à notre tendresse, elle eût été heureuse, bien heureuse, de vous voir dans de tels sentiments.
[7] Dans l’autographe, on lit, au-dessous du mot arrachée, celui d’enlevée, qui a subi une rature. Cette dernière expression était pourtant plus juste que l’autre, feu lady Crabs ayant en effet été enlevée, à l’âge de trente-deux ans, par un officier des gardes.
» Je déplore vivement la nécessité où je me trouve de retarder encore le payement de votre pension. En consultant mes livres, je vois qu’il vous est dû neuf ou dix semestres. Je ne l’oublierai pas. Comptez ! mon cher garçon, que vous recevrez la somme qui vous revient dès que l’état de mes finances me permettra d’en disposer en votre faveur.
» A propos d’argent, je vous remets, sous ce pli, deux extraits d’un journal qui me parvient à l’instant. Je crois qu’ils vous intéresseront. J’ai aussi reçu d’un M. Richard Blewitt une lettre assez étrange relativement à une affaire de jeu. Je présume que c’est à cela que fait allusion le journal en question. Ce monsieur me dit que vous avez gagné plus de cent mille francs à un jeune homme nommé Dakins ; que celui-ci vous a payé ; que lui, Blewitt, devait partager cette somme avec vous, mais que vous êtes parti sans faire droit à ses justes réclamations. Comment pouvez-vous, mon cher fils, vous quereller avec des gens de cette espèce ? J’ai beaucoup joué, dans mon temps, mais personne ne peut m’accuser d’avoir commis une action déloyale. Quand on ne veut pas payer un Blewitt, on le provoque en duel et on le tue. Souvenez-vous toujours, mon cher enfant, qu’il ne faut jamais être malhonnête avec un fripon.
» Puisque dame fortune vous sourit, pourriez-vous me prêter dix mille francs ? Sur mon âme et conscience, je vous les rendrai !… D’ailleurs, je vous ferai un billet.
» Vos frères et vos sœurs vous font mille tendresses, et je n’ai pas besoin d’ajouter que ma bénédiction vous est toujours acquise.
» Crabs. »
Ces deux lettres, débordant de tendresse, m’ont paru trop jolies pour ne pas être conservées dans leur intégrité. On voudra bien remarquer que ni le père ni le fils n’y parlent de leur cœur, ainsi que n’eût pas manqué de le faire un romancier de profession… Quant à l’emprunt, ai-je besoin de dire qu’il n’entrait nullement dans les idées de Cinqpoints de prêter un sou à qui que ce fût ? Il n’avait pas vu l’auteur de ses jours depuis huit ou neuf ans, et il tenait fort peu à le revoir. Son père ne lui inspirait pas une affection des plus vives, et, dans tous les cas, il existait de par le monde quelqu’un qu’il aimait mille fois mieux, — c’est-à-dire le fils de son père. Plutôt que de priver cet excellent jeune homme d’un seul penny, il eût vu rouer de coups tous les parents mâles ou femelles de la chrétienté, et envoyé à l’hôpital les chères sœurs qu’abritait le toit paternel.
Les extraits dont parlait lord Crabs prouvaient que les succès aléatoires de Cinqpoints avaient eu plus de retentissement que celui-ci n’eût jugé à propos de leur en donner. De quoi diable se mêle la presse, qui ne trouve pas un mot à dire lorsque de gros et honorables banquiers se cotisent pour voler le public en lançant quelque affaire véreuse ? Mais non ; elle laisse ces derniers digérer en paix, tandis qu’elle attaque un faible fils de famille par de traîtreux entre-filets !
Le premier article disait :
« Il paraît que l’Honorable P. C-qp-ts a encore réussi à mettre à profit ses petits talents de société. Vendredi dernier, 13 janvier, il a gagné cinq mille livres sterling à un très-jeune homme, Th-m-s D-k-s, Esq., et perdu deux mille cinq cents livres contre R. B-w-t, Esq. Le jeune D-k-s a loyalement payé la somme qu’il avait perdue ; mais nous ne sachons pas qu’avant son départ précipité pour la France, l’Honorable P. C-qp-ts ait songé à s’acquiter envers M. B-w-t. »
Le second article, inséré sous la rubrique Réponses à nos correspondants, promettait d’en dire davantage :
« Un joueur loyal nous demande si nous connaissons les procédés au moyen desquels le trop célèbre C-qp-ts est parvenu à corriger les caprices de la fortune. Oui, nous les connaissons ; nous nous proposons même de les dévoiler très-prochainement. »
On ne dévoila rien du tout. Au contraire, cette même feuille, qui venait d’attaquer mon maître, n’hésita pas à reconnaître qu’on l’avait trompée, et fit amende honorable. Le prochain numéro nous apporta le baume suivant :