« La semaine dernière, il s’est glissé dans les colonnes de ce journal quelques lignes qui sont de nature à porter atteinte à l’honneur d’un gentilhomme irréprochable, fils de l’exemplaire comte de C-bs. Nous déplorons vivement qu’en l’absence de notre rédacteur en chef, on ait inséré sans examen un pareil tissu de calomnies. Nous offrons à l’Hon. P. C-qp-ts la seule réparation en notre pouvoir : une pleine et entière rétractation. Nous la lui offrons d’autant plus volontiers qu’il n’aurait jamais songé à la demander, sa réputation lui permettant de dédaigner une imputation aussi odieuse que ridicule. Nous savons aujourd’hui quel est le misérable qui cherche à jeter de la boue sur un nom sans tache, et nous regrettons que la prose d’un escroc de bas étage ait jamais sali les pages de notre journal. Nous venons d’acheter une excellente cravache : avis à M. B-w-t, qui est prié de vouloir bien passer à notre bureau. »
Mon maître fut si satisfait de la loyauté de cette rétractation volontaire, qu’il s’empressa d’envoyer au rédacteur en chef un billet de cinq cents francs avec ses compliments. Il avait déjà fait parvenir une pareille somme à la même adresse avant d’avoir lu l’article réparateur. Je n’ai jamais pu deviner pourquoi.
Cinqpoints, ainsi que je l’ai dit, avait engagé un courrier et acheté un coupé ; la petite affaire du journal terminée, nous quittâmes Boulogne dans le plus bel équipage du monde. Il fallait nous voir dans notre tenue de voyageur millionnaire ! Notre postillon avait un beau chapeau verni, d’où sortait une queue longue de deux pieds, une jaquette taillée dans une peau de vache, et des bottes… Ah ! quelles bottes ! Je n’ai jamais rien vu de pareil. Un évêque eût pu prêcher à l’aise dans l’une, et une famille raisonnable se loger dans l’autre. Moi et Schwigschnapps, le courrier, nous occupions le siége de derrière, tandis que notre maître se pavanait à l’intérieur, enveloppé dans un manteau de fourrure et fier comme un pacha. Enfin, nous voilà partis, saluant avec une gracieuse aisance la foule rassemblée dans la cour de l’hôtel.
Adieu donc, ami lecteur, ou plutôt, au revoir. Nous nous retrouverons à Paris, où mon maître ne tarda pas à lier connaissance avec deux dames dont il sera question dans le chapitre suivant.
III
LAQUELLE DES DEUX ?
Le lieutenant général sir Georges Griffin, chevalier de l’ordre du Bain, etc., etc., avait environ soixante-quinze ans lorsqu’il fut enlevé à sa famille et à l’armée des Indes, dont il était depuis longtemps une des plus brillantes nullités. Ladite famille se composait d’une veuve de vingt-trois ans et d’une fille qui pouvait bien en avoir vingt-cinq. Dès que la mort de notre vaillant officier eut permis aux deux dames de quitter les Indes, elles s’étaient empressées d’aller jouir, sous un climat moins brûlant, de la belle fortune amassée par le cher défunt. Un séjour de quelques mois à Londres leur ayant démontré que leur qualité de parvenues les empêcherait d’y briller dans la meilleure société, elles s’étaient décidées à visiter Paris, où les étrangers deviennent de grands personnages, pourvu qu’ils aient assez d’argent à dépenser.
Le lecteur aura déjà deviné que miss Griffin, avec ses vingt-cinq printemps, ne pouvait guère être la fille d’une veuve de vingt-trois ans. En effet, bien qu’on se marie de fort bonne heure aux Indes, on n’y est pas encore aussi précoce que cela. Il va donc sans dire que lady Griffin était la seconde femme de sir Georges, et miss Mathilde le fruit d’une première union.
Milady, née Léonore Kicksey, ayant fait un voyage à Calcutta (uniquement pour y embrasser un de ses oncles, et non dans l’espoir d’y trouver un mari), avait épousé, à dix-neuf ans, le général, qui entrait alors dans son soixante et onzième hiver. Les treize autres demoiselles Kicksey, dont neuf tenaient une pension à Islington et trois étaient mariées à de petits négociants, ne se montrèrent pas peu orgueilleuses de leur parenté avec une lady, tout en enviant le bonheur de leur cadette. Miss Jemina, la plus laide et la plus vieille des treize, vint demeurer chez sa sœur, et c’est d’elle que je tiens ces détails. Le reste de la famille étant des gens de peu, je me suis dispensé de prendre des informations sur leur compte… Grâce au ciel, je n’ai pas de relations avec les classes inférieures.
Jemina vivait donc chez sa sœur en qualité de demoiselle de compagnie ou d’intendante. Pauvre fille ! j’aimerais mieux être le camarade de chaîne d’un galérien que de mener une existence pareille. Tout le monde se moquait d’elle dans la maison. Les femmes de chambre la traitaient en inférieure. Elle faisait le thé, soignait les serins, tenait les comptes et surveillait la blanchisseuse. Elle remplaçait le ridicule ou la poche de milady, rapportant un mouchoir aussi bien que le caniche le mieux dressé. Aux petites soirées de sa sœur, c’était elle qui tenait le piano, sans qu’il vînt jamais à l’esprit du plus modeste des danseurs de l’inviter. Une autre de ses trop nombreuses corvées consistait à accompagner les romances sentimentales de miss Mathilde, qui grondait la pauvre musicienne parce qu’elle-même chantait faux. Elle ne pouvait pas souffrir les chiens, et pourtant elle ne sortait guère que pour promener le king-Charles de sa sœur ; bien que le mouvement d’une voiture lui donnât presque toujours le mal de mer, on l’obligeait à tourner le dos aux chevaux, lorsque, par hasard, elle montait dans l’équipage de milady. Infortunée Jemina ! je la vois encore, fagotée comme une mère d’actrice, avec une robe de popeline si chiffonnée, si tachée, que les femmes de chambre n’en auraient pas voulu, et un vieux chapeau de velours jaune, surmonté d’un oiseau de paradis mélancolique et déplumé !
Outre cet ornement de leur salon, lady et miss Griffin avaient à leur service un assez grand nombre d’autres domestiques : deux femmes de chambre, trois valets de pied, vrais tambours-majors dont l’uniforme se composait de favoris en côtelette, d’une livrée cramoisie, avec des culottes de casimir blanc et des bas rembourrés aux mollets ; un gros cocher en perruque poudrée, et un chasseur doré sur toutes les coutures, qu’on aurait été tenté de prendre pour un ambassadeur ou pour un marchand d’orviétan. Ajoutez à cela deux palefreniers, un cuisinier, plusieurs marmitons, un homme de peine et une laveuse de vaisselle, que je ne cite que pour mémoire.