Lady Léonore Griffin occupait, place Vendôme, un appartement meublé des plus incommodes, mais pour lequel elle avait l’avantage de payer un loyer exorbitant, dont le chiffre seul suffisait pour lui donner une certaine position dans le grand monde parisien.
Maintenant que j’ai indiqué leur domicile et énuméré le personnel de leur établissement, on me permettra de dire quelques mots sur ces dames elles-mêmes.
D’abord, elles se détestaient avec une cordialité qui faisait plaisir à voir ; mais c’est là une chose si naturelle qu’il était presque inutile d’en parler. Milady, veuve de deux années de date, était grande, blonde, rose et potelée. Elle avait l’air si froid, qu’on craignait presque de la regarder une seconde fois de peur de s’enrhumer ; on devinait sans peine qu’il devait être très-difficile d’éveiller en elle un sentiment profond et surtout un sentiment affectueux. En effet, depuis qu’elle était au monde, elle n’avait guère aimé qu’une seule personne, c’est-à-dire elle-même ; mais, en dépit de l’éternel sourire stéréotypé sur ses lèvres encore vermeilles, elle haïssait d’une haine patiente quiconque lui faisait le moindre affront, depuis son voisin le duc, qui ne s’était pas montré assez prévenant au dernier bal de Mme X…, jusqu’au passant maladroit qui marchait sur le pan de sa robe. Son cœur ressemblait à ces pierres lithographiques dont il est impossible de faire disparaître un dessin. Dès qu’un tort réel ou imaginaire se gravait sur la pierre… je veux dire sur le cœur de milady, rien ne pouvait plus l’en effacer. La langue de la médisance ne s’était jamais exercée contre sa réputation sans tache ; et pourtant, bien qu’elle passât pour avoir été le modèle des épouses, elle n’en avait pas moins tué son vieux mari à petit feu, aussi sûrement que si elle lui eût administré de l’arsenic ou tout autre poison à la mode. Elle ne grondait jamais ; elle ne se permettait pas plus les attaques de nerfs que les bouderies silencieuses ; mais elle avait le génie de la taquinerie (génie que possèdent ou qui possède beaucoup de femmes), et elle savait faire d’une maison un véritable enfer. Elle mettait à la torture et assassinait à coups d’épingle les malheureux condamnés à vivre auprès d’elle. C’était à rendre fou l’être le plus patient de la création.
Au premier abord, miss Mathilde paraissait beaucoup moins aimable que sa belle-mère ; mais je crois qu’au fond elle avait bon cœur. Elle avait aussi une épaule plus haute que l’autre, et louchait par-dessus le marché. Mademoiselle était aussi brune et sentimentale que madame était blonde et froide ; l’une se mettait toujours en colère, l’autre jamais. Cette incompatibilité d’humeur amenait de nombreuses et méchantes querelles, et on ne s’expliquait pas trop pourquoi ces deux femmes s’obstinaient à vivre ensemble.
Sir Georges Griffin avait laissé une très-jolie fortune qui s’élevait à quelque chose comme sept millions et demi ; mais personne ne connaissait la teneur du testament. Les uns affirmaient que le général avait fait milady légataire universelle ; les autres prétendaient que l’héritage était divisé entre elle et sa belle-fille ; tandis que d’autres encore soutenaient que la veuve n’avait que l’usufruit, et que le capital appartenait à la fille. Ce sont là des détails que le lecteur jugera peut-être inutiles, mais qui intéressaient vivement l’Honorable Percy Cinqpoints, devenu l’ami intime de ces deux dames.
Nous étions confortablement installés à l’hôtel Mirabeau, rue de la Paix. Nous avions cabriolet, deux jolis chevaux de selle, un compte ouvert chez un banquier connu, notre stalle à l’Opéra et aux Bouffes, nos bals à la cour, nos dîners chez Son Exc. lord Bobtail et ailleurs. Grâce à l’argent du pauvre Dakins, nous menions un petit train dont aucun gentilhomme n’eût eu à rougir.
Cinqpoints, en se voyant à la tête d’un capital de plus de cent mille francs, sur une terre étrangère où il ne devait pas encore un sou à qui que ce fût, avait sagement résolu de renoncer au jeu, — ou du moins il annonçait à qui voulait l’entendre qu’il avait formé cette louable résolution. Quant à risquer une vingtaine de louis au whist ou à l’écarté, cela ne s’appelle pas jouer ; au contraire, cela pose un homme. Mais plus de gros jeu ! disait-il. Non, non ; pour rien au monde ! Il avait joué, comme font la plupart des fils de famille ; il avait perdu et gagné de fortes sommes… (le vieux renard, il ne se vantait pas d’avoir payé !)… mais dorénavant il était bien décidé à se ranger et à ne dépenser que son revenu.
Il faut convenir que mon maître jouait la comédie à merveille ; bien que son rôle fût très-difficile à remplir, il ne laissait jamais percer le bout de l’oreille, et chacun admirait l’aimable franchise avec laquelle il avouait ses folies de jeunesse. Tous les dimanches, il se rendait à l’église protestante de la rue d’Aguesseau. Je le suivais à quelques pas de distance, portant une grosse Bible et un livre de prières reliés en maroquin et dorés sur tranche. A le voir se cacher le visage dans son chapeau, afin de se recueillir avant de commencer ses dévotions dominicales, vous eussiez juré qu’on chercherait en vain, dans les pages de l’Armorial anglais, le nom d’un jeune homme aussi rangé, aussi moral, aussi pieux que l’Honorable Hector-Percy Cinqpoints.
Toutes les vieilles douairières ayant des filles ou des petites-filles à marier, qui le rencontraient dans les salons de lord Bobtail, levaient les yeux au ciel en parlant de lui. Jamais on n’avait vu un plus aimable, un plus excellent jeune homme. Quel bon fils ce devait être ! et surtout quel bon gendre on aurait en lui ! Au bout de deux mois, Cinqpoints aurait pu épouser toutes les jeunes Anglaises de Paris. Malheureusement, aucune d’elles n’avait une dot passable, et l’excellent jeune homme se souciait fort peu d’une chaumière et son cœur.
Mon maître parlait déjà de visiter l’Allemagne, lorsque lady Griffin et sa belle-fille arrivèrent à Paris ; alors, devenu le sigisbée de ces dames, il ne songea plus à partir. Il s’asseyait à côté d’elles à l’église, dansait avec elles aux bals de l’ambassade, leur servait de cavalier aux Champs-Élysées ou au bois de Boulogne, écrivait des sonnets dans l’album de mademoiselle, chantait des duos avec madame, donnait des sucreries au king-Charles, de l’argent aux domestiques, et se montrait poli même envers la pauvre Kicksey. Aussi tout le monde l’adorait dans cette maison.