On comprendra sans peine que nos deux poules, qui ne vivaient déjà pas en trop bonne intelligence avant l’arrivée du coq, ne furent pas meilleures amies lorsque celui-ci se montra à l’horizon. Elles avaient toujours été jalouses l’une de l’autre. Madame enviait l’esprit de mademoiselle, celle-ci enviait la beauté de sa belle-mère. Bientôt leur jalousie eut une raison d’être plus sérieuse, puisqu’elles s’amourachèrent toutes deux de mon maître. Lady Griffin ne tarda pas à lui vouer autant d’affection que son caractère égoïste lui permettait d’en éprouver. Cinqpoints l’amusait. D’ailleurs, elle était flattée d’avoir pour cavalier servant un joli garçon, d’aussi bonne famille, d’une tenue irréprochable et qui montait si bien à cheval. N’étant qu’une parvenue, elle avait naturellement un grand respect pour l’aristocratie nobiliaire, ainsi qu’il convient à toute loyale Anglaise. L’amour de miss Mathilde, au contraire, était tout feu et flamme ; elle avait déjà eu plusieurs passions malheureuses depuis sa sortie de pension, d’où elle avait failli se laisser enlever par un Suisse chargé d’enseigner l’italien aux élèves de cet établissement distingué. Au bout de quelques jours, Mlle Griffin devint amoureuse folle de Cinqpoints et se jeta à sa tête. Ce n’était que soupirs incendiaires, cajoleries, œillades assassines. J’avais peine à retenir mon envie de rire lorsque je remettais à mon maître les petits billets, pliés en tricorne et plus parfumés qu’une boutique de coiffeur, que cette intéressante jeune fille lui écrivait. Or, quoique celui que j’avais l’honneur de servir fût un franc vaurien, il avait du sang de gentilhomme dans les veines, et il ne tenait nullement à ce que l’ardeur de Mathilde dépassât les bornes de la convenance. Il est vrai que la jeune personne avait les yeux et le dos de travers, ce qui explique jusqu’à un certain point la belle conduite de mon maître. En supposant aux deux dames une fortune à peu près égale, Cinqpoints aurait certainement préféré la veuve ; mais voilà justement le hic ! Il s’agissait de savoir laquelle des deux avait hérité des millions du général Griffin. Si ce brave officier avait eu le bon esprit de mourir en Angleterre, rien n’aurait été plus facile que d’obtenir le renseignement désiré ; il eût suffi d’aller à Doctors’ Commons, et d’y acheter, moyennant la faible somme d’un franc vingt-cinq centimes, le droit de consulter le testament du défunt. Par malheur, notre nabab étant mort à Calcutta ou dans quelque autre ville des Indes orientales, il devenait beaucoup plus difficile de se procurer une copie de cet acte.

Pour être juste envers Cinqpoints, je dois ajouter que son amour pour lady Griffin (il faisait simultanément la cour aux deux femmes) était si désintéressé, qu’il l’eût volontiers épousée, même avec la certitude qu’elle avait quelques centaines de mille francs de moins que sa belle-fille. En attendant qu’il pût découvrir laquelle avait le plus de droits à son amour, il les tenait toutes deux en laisse. La chose n’était pas difficile pour un homme de son habileté. D’ailleurs, il savait déjà que Mathilde lui accorderait sa main dès qu’il daignerait la demander.

IV
HONORE TON PÈRE

Lorsque j’ai dit que mon maître avait réussi à gagner les bonnes grâces de tout le personnel de la maison Griffin, j’aurais dû faire une exception en faveur d’un jeune Français qui, ayant été présenté avant nous à milady, se montrait très-assidu auprès d’elle et occupait dans ses affections la place que l’Honorable Percy Cinqpoints devait bientôt usurper. Ce fut un beau spectacle et un noble exemple que l’aplomb avec lequel mon maître évinça le pauvre chevalier de l’Orge. Ce sémillant jeune homme était aussi joli garçon que son rival et il avait à peu près le même âge, mais il était loin de l’égaler sous le rapport de l’impertinence. Non que cette qualité soit rare en France[8], — au contraire, — mais peu, bien peu de gens la possédaient au même degré que mon maître. D’ailleurs, de l’Orge était sincèrement amoureux de lady Griffin, tandis que son rival aimait surtout l’argent de la dame, ce qui donnait naturellement un grand avantage à ce dernier.

[8] Érasme a dit, avant l’auteur de ces Mémoires : « L’impertinence polie est très-commune en France. »

(Note du traducteur.)

Cinqpoints avait déjà dit mille choses à milady avant que le chevalier, devenu triste et inquiet, eût fini de lisser son chapeau en poussant des soupirs à compromettre les boutons de son gilet. Amour ! amour ! ce n’est pas ainsi qu’on gagne un cœur de femme ! Moi aussi, j’ai commencé par geindre, roucouler et languir. Qu’en est-il résulté ? Les quatre premières femmes que j’ai adorées se sont moquées de moi et m’ont préféré quelque chose de plus récréatif. Auprès des autres j’ai adopté un système différent, qui, j’ose le dire, m’a valu plus d’un succès. Mais voilà que je tombe dans l’égoïsme, vice que j’abhorre.

Bref, M. Ferdinand-Xavier-Stanislas de l’Orge fut admis à faire valoir ses droits à la retraite par le seul fait de la présence de l’Honorable Percy Cinqpoints. Malgré sa défaite, le jeune Français n’eut pas le courage d’abandonner la place. La veuve, du reste, n’avait nulle envie de le congédier, attendu que le chevalier lui rendait une foule de services, indiquant les théâtres à visiter, quêtant pour elle des invitations de bal, corrigeant le français de ses billets, etc.

Je recommande vivement à toute famille voyageant à l’étranger d’accaparer au moins un de ces aimables jeunes gens, qui savent se rendre si utiles. Quel que soit l’âge de milady, ils seront empressés auprès d’elle, lui feront la cour au besoin, et écriront dans son album des vers de sentiment. Nota bene : Lesdits jeunes gens, toujours convenablement mis et aussi bien coiffés qu’un garçon de café, boivent rarement plus d’une bouteille de vin à leur dîner.

Mon maître, qui s’était toujours montré très-poli envers son rival, ne le traita pas avec moins d’égards après avoir remporté la victoire. Du reste, le candide Ferdinand aimait trop milady pour se montrer ouvertement jaloux ou lui contester le droit d’avoir plus d’un soupirant à la fois. Cette dernière, d’ailleurs, n’eût pas cédé le chevalier pour beaucoup, tant la prononciation anglaise de ce charmant jeune homme la faisait rire ; elle s’amusait parfois à le mettre aux prises avec miss Kicksey, et je vous réponds que le français de cette pauvre insulaire mélangé avec l’anglais de M. de l’Orge formait une conversation des plus drôlatiques.