Lord Crabs pouvait avoir soixante ans. C’était un vieillard à face rubiconde, chauve, assez bien conservé pour son âge, malgré sa corpulence. Il avait cet air de dignité qui n’appartient qu’aux gens habitués à inspirer le respect, et, bien qu’il eût bu outre mesure, il ne paraissait pas plus ivre qu’il ne convient à un personnage de son rang.
— Comment, mon garçon, tu ne reconnais pas ton père ! répéta-t-il en s’avançant vers son fils et en lui tendant la main.
Mon maître s’exécuta d’assez mauvaise grâce. Je vis qu’il n’était rien moins que flatté de cette visite inespérée.
— Milord, balbutia-t-il, je ne… j’avoue vraiment… ce plaisir inattendu… Le fait est, continua-t-il en se remettant un peu, que je n’ai pas reconnu tout d’abord la personne qui m’honorait d’une visite à une heure aussi tardive. Cette satanée fumée…
— Une vilaine habitude, Percy, une bien vilaine habitude ! interrompit le père en allumant un autre cigare. Une dégoûtante manie, que tu feras bien d’éviter, mon cher enfant ! Quiconque s’adonne à ce funeste passe-temps ruine son intelligence et peut renoncer aux travaux sérieux ; non-seulement il détruit sa santé, mais il offense tous les nez biens constitués. Un de nos ancêtres, Percy, envoyait ses laquais dans les promenades publiques avec un cigare à la bouche afin d’en dégoûter les honnêtes gens ; mais nous dégénérons, mon ami !… A propos, vois donc les infernales feuilles de chou que l’on débite dans ton hôtel… Ne pourrais-tu envoyer ton domestique au café de Paris, et me faire rapporter quelques cigares de choix ?
Milord se versa un verre de champagne et le but. Mon maître fit la grimace ; mais il me remit une pièce de cinq francs en me disant d’exécuter la commission. Comme je savais que le café de Paris était déjà fermé, je mis l’argent dans ma poche et je m’installai dans l’antichambre, d’où je pouvais entendre ce qui se passait dans le salon.
— Sers-toi et passe-moi la bouteille, reprit lord Crabs après un moment de silence.
Mon pauvre maître qui était le roi de toutes les sociétés qu’il daignait honorer de sa présence, paraissait un petit garçon auprès de monsieur son père. Il ouvrit l’armoire d’où cet aimable vieillard avait déjà extrait deux flacons de Sillery, et revint avec une troisième bouteille, qu’il plaça devant milord après en avoir fait sauter le bouchon. Ce devoir rempli, il toussa, cracha, arrangea le feu, ouvrit les fenêtres, se promena de long en large, bâilla à plusieurs reprises, puis porta la main à son front comme pour échapper à une subite migraine. Tous ces signes de malaise furent inutiles, milord ne bougea pas.
— Sers-toi donc et passe la bouteille, répéta-t-il.
— Merci, milord, je ne bois ni ne fume.