— Tu as raison, mon ami, mille fois raison ! Une bonne conscience vaut son pesant d’or ; mais parlez-moi d’un bon estomac ! Tu n’as pas de nuits d’insomnie, toi ? Pas de maux de tête le matin, hein ? Tu te couches tard, mais tu te lèves frais et dispos, au point du jour, afin de reprendre tes études ?
Mon maître se tenait debout et immobile. Tel j’ai vu un malheureux soldat attendre en silence les coups de fouet à neuf lanières qui lui enlèvent la peau. Son digne interlocuteur, s’échauffant à mesure qu’il parlait, buvait une gorgée de champagne à chaque fin de phrase, sans doute pour en bien établir la ponctuation.
— Avec tes talents et de pareils principes tu iras loin ! Sais-tu bien, Percy, que tout Londres parle de tes exploits et de ton bonheur insolent ? Mais on aura beau faire ton éloge, jamais on ne te rendra justice. Tu n’es pas seulement un grand philosophe, tu as trouvé la pierre philosophale, ce qui vaut beaucoup mieux ! Un bel appartement, un cabriolet, de jolis chevaux, un vin délicieux… je m’y connais… tout cela avec une pauvre petite rente dont se contenterait à peine un bourgeois !
— Je présume que vous faites allusion à la rente que vous m’avez si généreusement accordée ?
— Précisément, mon garçon, précisément ! répondit milord en riant aux éclats. Parbleu, c’est là le merveilleux de l’affaire ! Avec cette rente que tu ne reçois pas, tu trouves moyen de t’entourer de tant de luxe ! Livre-moi ton secret, ô jeune Trismégiste ! Dis à ton vieux père comment on accomplit de pareilles merveilles, et alors… alors, parole d’honneur, je te servirai régulièrement ta rente, y compris les arriérés !
— Enfin, milord, demanda Cinqpoints avec un geste d’impatience, me ferez-vous le plaisir de m’apprendre le but de votre visite ? Vous m’eussiez vu mourir de faim sans éprouver de trop grands soucis ; et aujourd’hui, parce que j’ai réussi à faire mon chemin, il vous plaît de vous montrer facétieux à mes dépens ; parce que vous me voyez dans la prospérité, vous venez…
— Eh bien, tu ne devines pas ? interrompit de nouveau le visiteur. Attends un peu que je remplisse mon verre… C’est étonnant comme ces diablesses de bouteilles passent souvent devant moi quand je bois tout seul !… Voyons, réfléchis un peu. Comment ! je viens te retrouver dans ta prospérité, et toi, garçon d’esprit, tu es encore à te demander quel motif m’a engagé à rechercher ton aimable société ! Fi donc, Percy, tu es moins profond philosophe que je ne croyais ! Pourquoi je suis venu ? Mais tout bonnement parce que tu es dans la prospérité, ô mon fils ! Autrement, pourquoi diantre me serais-je dérangé ? Ta mère ou moi avons-nous jamais pu découvrir en toi l’ombre d’un sentiment affectueux ? Nous est-il jamais arrivé (à nous ou à tout autre) d’apprendre que tu te sois rendu coupable d’une action honnête ou généreuse ? Avons-nous jamais feint de t’aimer pour les vertus que tu n’as pas ? Je suis la plus ancienne de tes victimes, puisque j’ai payé des milliers de livres pour acquitter tes premières dettes. C’est une faiblesse, je le sais. Heureusement te voilà en état de la réparer, du moins en partie. Lorsque je t’ai écrit pour négocier un emprunt, je ne m’attendais guère à une réponse favorable. Si je t’avais annoncé ma visite, tu n’aurais pas manqué de me brûler la politesse. Aussi, comme j’ai besoin non plus de dix, mais de vingt-cinq mille francs, je suis arrivé sans tambour ni trompette. Maintenant que tu sais ce qui m’amène, sers-toi et passe-moi la bouteille.
Ce discours terminé, lord Crabs s’allongea de nouveau sur le canapé et se remit à fumer. J’avoue que cette scène me charma infiniment. Je fus ravi de voir ce vénérable vieillard donner sur les doigts de son indigne rejeton, et venger ainsi l’infortuné Richard Blewitt. Le visage de mon maître, autant que j’en pus juger à travers le trou de la serrure, devint rouge-homard, puis blanc de perle. Enfin il répondit en ces termes :
— Milord, je ne vous cache pas que j’avais à peu près deviné le motif de votre aimable visite. Je n’ignore pas les nobles sentiments qui vous animent, et je reconnais humblement que j’ai puisé toutes les vertus que je possède dans les salutaires exemples que j’ai reçus de vous. Lorsque vous serez moins ému, milord, vous comprendrez tout ce qu’il y a de ridicule dans votre demande ; malgré mes défauts, je suis du moins assez sage pour garder l’argent que j’ai la peine de gagner.
— Fort bien, mon garçon ! répondit lord Crabs d’un ton qui respirait la bonne humeur. A ton aise ! seulement, si tu refuses, tant pis pour toi ! Je n’ai nulle envie de te nuire, à moins que tu ne m’y forces. Je ne suis pas en colère, pas le moins du monde ; mais je te préviens que tu feras bien de me prêter ces vingt-cinq mille francs… Sinon, il t’en coûtera peut-être davantage.