« Lundi, 2 heures du matin.
» C’est l’heure mystérieuse et solennelle. Phœbé illumine vaguement ma chambre, et ses pâles rayons argentent l’oreiller où je cherche en vain le sommeil. Phœbé, lampe poétique des amants ! c’est à l’aide de ta douce clarté que j’écris ces lignes à mon brave, à mon beau Percy, au lord de mon amour, comme dit le divin Shakspeare ! Quand donc la nuit tyrannique n’aura-t-elle plus le droit de nous séparer ? Minuit ! Une heure ! Deux heures !… Trois fois la voix de l’horloge a parlé sans que j’aie cessé de penser à l’époux de mon choix… Mon Percy bien aimé, pardonnez cet aveu… j’ai déposé un baiser au bas de cette page : vos lèvres s’y poseront-elles à leur tour et presseront-elles la place où vous lirez le nom de votre
» Mathilde ? »
Cet autographe (le premier que mon maître eût reçu de miss Griffin) nous fut apporté, à six heures du matin, par ce pauvre Fitzclarence, qu’on avait dérangé exprès. Croyant qu’il s’agissait d’une affaire de vie ou de mort, je m’empressai de réveiller Cinqpoints pour lui remettre le tricorne en question. Dès qu’il eut parcouru les premières lignes de cette tendre épître, il se mit à jurer comme un charretier, envoya aux cinq cents mille diables celle qui l’avait écrite, la roula en boule, me la jeta au visage et se rendormit.
Le fait est que, pour une première épître, ce style devait sembler par trop incendiaire à un homme auquel on n’avait pas encore lu le testament de sir Georges. Mais que voulez-vous, la demoiselle était ainsi faite. Les romans mélancoliques dont elle se nourrissait avaient fini par déteindre sur elle.
J’ai dit que Cinqpoints ne se donnait plus la peine de lire ces lettres ; mais, afin de sauver les apparences, il me chargeait d’en prendre connaissance et de lui indiquer celles qui exigeaient une réponse. La confiance dont il daigna m’honorer en cette occasion explique comment la correspondance de miss Griffin est restée entre mes mains.
Le billet suivant (qui, dans l’ordre de réception, porte le no XLIV) est daté du lendemain de la déclaration officielle de Cinqpoints :
« Mon bien-aimé ! A quelles étranges folies la passion entraîne certaines gens ! Lady Griffin, depuis votre visite d’hier, n’a pas adressé une parole à la pauvre Mathilde ; elle a déclaré qu’elle ne voulait recevoir personne, hélas ! pas même vous, mon Percy. Elle s’est enfermée dans son boudoir. Je crois vraiment qu’elle est jalouse, et qu’elle s’était figurée que vous l’aimiez. Ah ! ah ! il y a longtemps que j’aurais pu lui dire une autre histoire, n’est-ce pas ? Adieu, adieu ! mille baisers à mon futur.
» M. G.
» Lundi, 2 heures de l’après-midi. »
Le soir, en rentrant, nous trouvâmes une autre lettre écrite dans le même style. Dans l’intervalle, moi et mon maître, nous nous étions présentés chez les Griffin ; mais on nous avait fait défendre la porte. Cela n’empêcha pas Mortimer et Fitzclarence de nous recevoir très-poliment ; ils savaient sans doute que nos deux maisons ne tarderaient pas à s’allier par le mariage. J’ai tout lieu de croire que Cinqpoints ne fut pas très-désolé, au fond, d’être contraint de s’en retourner sans voir l’objet de sa flamme.
Le lendemain, ce fut la même histoire. Le surlendemain, mercredi, nous rencontrâmes dans l’antichambre lord Crabs, qui sortait en adressant, de sa main aristocratique, un gracieux salut à miss Kicksey et promettait de revenir dîner à sept heures.
— Ces dames n’y sont pas, nous dit Fitzclarence avec toute la gravité de son emploi.
Le comte donna une affectueuse poignée de main à son fils, et nous descendîmes ensemble.