Un silence de quelques minutes succéda à cette lecture émouvante. Mon maître quitta le bureau devant lequel il avait pris place à côté de milady, se promena de long en large dans le salon, puis il se rapprocha du canapé sur lequel miss Griffin venait de se rasseoir.

— Je regrette presque, chère lady Griffin, dit-il alors, que vous m’ayez lu ce testament ; car je crains que l’aveu que je vais faire ne paraisse dicté par un vil motif d’intérêt… Mais non ! vous me connaissez trop bien, je l’espère, pour me supposer des sentiments indignes d’un gentilhomme… Miss Griffin, Mathilde ! vos chers yeux me disent assez que je puis parler… Mais ai-je quelque chose à vous apprendre, mon adorée ? Cet amour, que votre chère belle-mère est trop clairvoyante pour n’avoir pas deviné, je n’ai pas longtemps réussi à vous le cacher. Je ne feindrai pas non plus, ma charmante Mathilde, de n’avoir pas su lire dans votre tendre cœur et d’ignorer la préférence dont vous m’honorez. Parlez donc, ma douce bien-aimée ; que vos lèvres chéries fassent, en présence de votre mère, cet aveu qui doit décider de mon sort… Mathilde, chère Mathilde, c’est de vous que dépend le bonheur ou le malheur de ma vie. Je vous offre ma main, voulez-vous l’accepter ?

Mathilde frissonna comme une feuille agitée par le vent, pâlit, roula des yeux effarés, et se laissa tomber dans les bras de mon maître, en murmurant un Oui très-distinct.

Milady contempla d’un air stupéfait ce gracieux tableau vivant ; mais bientôt la surprise fit place à une fureur concentrée. Elle grinça des dents, ses yeux flamboyèrent, sa poitrine se gonfla comme un ballon prêt à crever, et son visage devint aussi blanc que son mouchoir. Elle ressemblait comme deux gouttes d’eau à Mme Malibran, dans l’opéra de Médée, lorsque cette chanteuse dénaturée s’apprête à égorger ses petits. Lady Griffin n’égorgea personne ; elle se contenta de sortir sans prononcer un mot, et faillit renverser l’auteur de ces Mémoires, qui, par hasard, se trouvait auprès de la porte, l’œil à la hauteur de la serrure. Je jugeai à propos de m’éloigner à mon tour, laissant mon maître auprès de son héritière bossue.

J’ai donné mot pour mot la déclaration de Cinqpoints ; mais je possède dans mes cartons le brouillon d’un autre discours, sténographié par moi quelques jours auparavant, et qui, à une ou deux variantes près, est une répétition de ce petit speech. Par exemple, au lieu de : Miss Griffin ! Mathilde ! on lit : Lady Griffin ! Léonore !

On me demandera sans doute pourquoi milady ne s’empressa pas de dévoiler à sa belle-fille les turpitudes amoureuses de mon maître ? La raison en est bien simple. Elle était trop femme pour ne pas savoir que Mathilde ne la croirait pas ; peut-être aussi avait-elle d’autres motifs qui se révéleront d’eux-mêmes.

Cinqpoints, au lieu d’imiter l’âne philosophe, avait enfin choisi la botte de foin qui lui paraissait la plus avantageuse. Lady Griffin n’avait que l’usufruit d’une partie de la fortune ; le principal devait revenir à Mathilde ou à ses héritiers. Il eût fallu être aussi borné que le quadrupède en question pour hésiter une minute de plus.

En dépit de son père, qui désormais ne paraissait plus à craindre ; en dépit de ses dettes, lesquelles, à vrai dire, ne l’avaient jamais beaucoup embarrassé ; en dépit de sa pauvreté, de sa paresse, de ses escroqueries, de sa vie débauchée, choses qui, en général, nuisent à un jeune homme qui a son chemin à faire, voilà donc mon maître devenu le fiancé d’une femme aussi riche que stupidement amoureuse.

VII
UNE ANGUILLE SOUS ROCHE

Cher lecteur, ai-je besoin de te prévenir qu’à dater de la déclaration enregistrée dans le chapitre précédent, les charmants petits billets en forme de tricorne tombèrent chez nous en grêle plus dense que jamais ? Miss, qui depuis longtemps passait une notable partie de ses loisirs à nous adresser ces poulets triangulaires, n’eut bientôt plus d’autre occupation. Les lettres arrivaient à toute heure, du matin au soir ; ce fut une véritable averse, et mon office fut rendu presque inhabitable par l’odeur de musc, d’ambre gris et de bergamote dont elles étaient imprégnées. Cinqpoints, qui ne lut que les deux ou trois premières, me les faisait remporter, étant trop bien élevé pour ne pas avoir horreur des parfums violents. Je ne citerai que trois de ces épîtres que j’ai conservées depuis plus de vingt ans comme curiosités littéraires… Pouah ! je suis presque renversé par l’odeur qu’elles émettent encore au moment où je les copie…