— Mais ce n’est pas… commença le garçon.
— Allons, tais-toi, vieille bête, et laisse passer le monde, interrompit ma complice.
Le garde du commerce entra dans le salon, laissant les deux recors dans l’antichambre. L’Honorable Percy Cinqpoints, qui le suivait, s’avança vers moi, et me demanda gravement en touchant mon chapeau :
— Monsieur a-t-il des ordres à me donner ? Désire-t-il toujours le cabriolet pour deux heures ?
— Non, John, répondis-je, j’ai changé d’idée ; je ne sortirai pas aujourd’hui… Mais que veut ce brave homme ?
Mon maître, laissant le brave homme se tirer d’affaire comme bon lui semblerait, s’éloigna de ce pas traînard qui distingue les grooms. Le vieux garde du commerce qui comprenait assez bien notre langue, ayant eu à coffrer beaucoup de nos compatriotes, répliqua d’un ton goguenard :
— Je crois, monsieur Cinqpoints, que vous ferez bien de rappeler votre domestique et de lui dire de faire avancer une voiture, car je me trouve dans la triste nécessité de vous arrêter au nom de la loi, à la requête du sieur Jacques-François Lebrun, de Paris, auquel ont été endossées diverses lettres de change signées par vous.
Et mon homme tira de sa poche une grosse liasse de lettres de change portant la signature de mon maître.
— Veuillez vous asseoir, lui dis-je avec une politesse extrême ; je ne m’attendais guère à ce nouveau coup qui vient me frapper ! Et tout en lui racontant comment je venais de perdre ma main gauche (qui était fourrée sous ma robe de chambre), je lui fis déployer un à un ces nombreux documents, sous prétexte d’en vérifier l’authenticité.
Enfin, au milieu de cette besogne, jugeant que mon maître avait eu le temps de monter en voiture, et ne pouvant d’ailleurs conserver mon sérieux, je partis d’un grand éclat de rire. Le garde du commerce se leva d’un bond, se doutant qu’on lui avait joué un tour.