Il faut avouer que Cinqpoints se trouvait dans une position peu confortable, obligé de se cacher et d’inventer mille mensonges en réponse aux mille questions de sa belle étonnée. Il lui fallait parler de ses cinquante mille francs de rente, et se montrer aussi gai qu’un homme qui n’est pas sous le coup d’une contrainte par corps. L’heure des hésitations était passée, et il fallait se résigner à épouser Mathilde dans le plus bref délai.

Il écrivait à sa belle presque autant de billets que celle-ci lui en adressait autrefois ; il s’impatientait de toutes ces lenteurs, de toutes ces cérémonies, de tous ces retards ; il parlait des joies de l’hyménée, des misères de l’absence, de la folie qu’il y avait à attendre le consentement d’une belle-mère, pour ne pas dire d’une marâtre. Mathilde, ajoutait-il, était majeure, et, par conséquent, libre de ses actions ; elle avait donc fait tout ce que les convenances exigeaient en daignant solliciter l’aveu de lady Griffin.

Les choses en restèrent là pendant quelque temps sans avancer ni reculer d’un pas. Ce qu’il y avait de plus curieux dans tout cela, c’est que si Cinqpoints demeurait impénétrable au sujet de ses déguisements et de son antipathie pour les promenades au grand jour, Mlle Griffin n’était pas moins mystérieuse lorsqu’on lui demandait pourquoi elle s’obstinait à attendre le consentement de sa belle-mère. Nos amoureux avaient beau s’interroger, les questions ne provoquaient jamais que des réponses évasives.

Enfin, en réponse à une épître désespérée, Cinqpoints enchanté reçut le billet suivant :

« Mon bien-aimé, vous dites que vous êtes prêt à habiter une chaumière pourvu que j’y sois à vos côtés ; nous n’en serons pas réduits là, heureusement ! La tristesse vous accable, notre union sans cesse différée vous met au désespoir. Croyez-vous donc, mon bien-aimé, que j’en souffre moins que vous ? Mon Percy me supplie encore de ne plus tenir aucun compte du refus de lady Griffin. Eh bien, je ne résiste plus à ses prières ! J’ai voulu tout tenter pour me concilier une belle-mère dénaturée. Mon respect pour la mémoire de mon père me le commandait, et il me semble que la prudence nous conseillait aussi de ne pas agir sans son aveu.

» Cependant la patience humaine a des bornes, et, d’ailleurs, nous n’avons pas besoin de compter sur lady Griffin. Nous serons assez riches sans avoir recours à elle, dites-vous. Je reconnais bien là le noble cœur de mon Percy !

» Qu’il soit donc fait comme vous le voulez. Il y a si longtemps que la pauvre Mathilde vous a donné son cœur, qu’elle ne peut guère aujourd’hui vous refuser sa main. Fixez le jour et l’heure, et je n’hésiterai plus ; j’irai chercher dans vos bras un refuge contre les tracasseries, les ennuis auxquels je suis en butte sous le toit de ma belle-mère.

» Mathilde.

» P.-S. Si vous saviez, mon Percy, quel noble rôle votre bon père a joué dans toute cette affaire ! Il a fait tous ses efforts pour vaincre l’obstination de lady Griffin. S’il n’a pas réussi, c’est que personne ne réussira. Je vous envoie un billet qu’elle lui a adressé. Nous en rirons bientôt, n’est-ce pas ? »

Ce billet contenait la lettre suivante, adressée au Très-Honorable comte de Crabs :

« Milord,

» En réponse à la demande que vous m’avez faite de la main de miss Griffin pour votre fils, je ne puis que vous répéter ce que j’ai déjà eu l’honneur de vous dire de vive voix. Je crois qu’une union avec une personne du caractère de l’Honorable Percy Cinqpoints serait loin de contribuer au bonheur de Mathilde. Je refuse donc mon consentement. Je vous prie de communiquer à M. Cinqpoints la résolution que j’ai prise, et de vouloir bien vous abstenir désormais d’un sujet de conversation qui, vous ne l’ignorez pas, ne saurait m’être agréable.

» Agréez, je vous prie, etc.

» L. E. Griffin. »

— Bah ! je me moque bien de ses refus ! s’écria mon maître. Je ne comprends pas que cette sotte de Mathilde s’en soit préoccupée.

Cependant il comprenait assez bien, ou croyait comprendre le motif intéressé qui faisait agir lord Crabs. Ces démarches aussi obligeantes qu’officieuses lui semblaient fort naturelles de la part d’un père qui, voyant son fils sur le point d’épouser une riche héritière, espérait lever une prime sur les bénéfices de l’affaire. Dans sa reconnaissance, il adressa à l’auteur de ses jours les lignes suivantes, auxquelles il joignit une lettre passionnée pour Mathilde :

« Merci, mon cher père, de ne m’avoir pas abandonné au milieu de mes embarras. Je n’en attendais pas moins de votre tendresse. Vous connaissez ma position et vous devinerez facilement la double cause de mes inquiétudes. Mon mariage avec ma douce Mathilde va me rendre le plus heureux des hommes. La chère fille y consent et se décide enfin à résister aux ordres de lady Griffin. A vrai dire, je m’étonne qu’elle ait jamais tenu aucun compte des volontés d’une marâtre tyrannique. Mettez le comble à votre obligeance en vous chargeant de faire tous les préparatifs nécessaires pour hâter cette union tant désirée. Trouvez-nous un ministre, etc., etc. Les deux époux sont majeurs, vous le savez, de façon que le consentement d’un tuteur est inutile.

» Votre affectionné,

» Percy Cinqpoints.

» P.-S. Combien je regrette mon refus d’il y a quelques semaines ! Les choses ont bien changé depuis, et changeront davantage sous peu. »