Je savais ce que cela voulait dire. Cinqpoints annonçait à son père qu’il lui donnerait de l’argent après le mariage ; mais comme la lettre pouvait tomber entre les mains de la future, il était inutile de s’exprimer d’une façon trop explicite.

Je portai donc ces deux lettres et j’eus la précaution de les lire en route afin de m’assurer qu’on ne s’était pas trompé d’adresse. Lord Crabs se trouvait avec miss Griffin dans le salon de la place Vendôme, de façon que je fis d’une pierre deux coups en remettant simultanément les deux épîtres. La demoiselle dévora la sienne avec un roulement d’yeux impossible à décrire ; puis elle baisa le papier et le pressa contre son cœur. Milord reçut les remercîments de son fils avec beaucoup plus de sang-froid. Il me pria d’aller attendre la réponse dans l’antichambre, et se mit à causer avec Mathilde.

Après une consultation qui dura assez longtemps, lord Crabs vint me rejoindre et me remit une carte sur laquelle il n’y avait que ces mots :

Demain, midi, à l’ambassade.

— Remettez cela à mon fils, me dit-il, et recommandez-lui d’être exact.

Le temps d’embrasser les femmes de chambre et de raconter à mes camarades les affaires de mon maître en buvant un verre de xérès, et je me remis en route. Cinqpoints eut l’air fort satisfait en recevant la carte et le message paternels. Cependant il ne parut pas heureux ; mais un jeune homme est rarement gai la veille de son mariage, surtout lorsqu’il épouse une bossue.

Au moment de dire adieu à la vie de garçon, Cinqpoints fit ce que l’on devrait toujours faire en pareille circonstance : il rédigea son testament. Ensuite il écrivit à ses créanciers pour leur annoncer qu’il comptait leur payer jusqu’au dernier sou après son mariage. Avant ce mariage, ils devaient bien le savoir, la chose était impossible ; il les priait donc poliment de le laisser tranquille pendant un mois ou six semaines.

Pour être juste, je dois avouer qu’il paraissait disposé à se conduire en honnête homme, dès que cela ne le gênerait en rien. Il y a de par le monde une foule de gens très-respectables, dont la vertu négative ne tient qu’à l’absence de toute espèce de tentation.

— John, me dit ton maître, en me remettant une dizaine de louis, acceptez ce faible témoignage de ma reconnaissance, et merci d’avoir donné le change aux recors. Désormais, vous ne porterez plus la livrée ; je triple vos gages, et vous nomme mon valet de chambre.

Son valet de chambre ! Peut-être son intendant ! Enfin, pensai-je, me voilà en bon chemin. Valet de chambre de deux cent mille francs de rente ! Rien à faire du matin au soir, si ce n’est de coiffer ou raser Monsieur, lire ses lettres, laisser pousser mes favoris et m’habiller comme un ministre qui serait toujours prêt à aller dîner en ville. Une chemise blanche par jour et un laquais pour cirer mes bottes ! Je sais mieux que personne ce que c’est qu’un valet de chambre de bonne maison, et je puis affirmer qu’en général il est plus heureux, plus paresseux, aussi élégant que son maître. Il a presque autant d’argent à dépenser, car il a affaire à des gens qui s’obstinent à oublier leur monnaie dans les poches de leur gilet. Il a autant de succès auprès des dames, mange d’aussi bons dîners et boit d’aussi bons vins, pour peu qu’il ait l’esprit de se mettre bien avec le maître d’hôtel. Mais, hélas ! oublions ces châteaux en Espagne ; il était écrit que mon rêve ne devait pas se réaliser.