Le jour où l’on doit être pendu et celui où l’on est condamné à se marier arrivent toujours trop vite au gré de nos désirs. L’aurore ne tarda pas à éclairer l’heureuse matinée qui devait couronner la flamme de l’Honorable H. P. Cinqpoints. Il avait demandé l’hospitalité à son ami le capitaine Bullseye, et comme il n’osait envoyer chercher les effets restés à l’hôtel Mirabeau, crainte de mettre les recors sur la piste, sa garde-robe n’était pas des mieux montées. Ses jolis nécessaires, ses chemises de fine batiste, ses toilettes du matin, son admirable collection d’habits dus au ciseau de Staub ou de Stulz, son beau musée de chaussures vernies, tout cela manquait à l’appel. En attendant qu’il pût les réclamer, il s’était contenté de commander deux costumes complets à un tailleur sans renom du voisinage, et de faire acheter une quantité de linge suffisante.
Le jour de la noce, il revêtit l’habit bleu, confectionné par ledit artiste, et je lui demandai, par pure curiosité, s’il aurait encore besoin de la redingote sortie des mêmes ateliers. Comme il était d’assez bonne humeur, malgré l’approche de l’heure fatale, il me répondit :
— Eh ! non ; tu peux la garder et t’en aller au diable avec !
A onze heures et demie, je sortis pour examiner s’il ne rôdait pas aux alentours quelque visage suspect. J’ai un talent merveilleux pour flairer les recors ; je les sens avant qu’ils aient tourné le coin de la rue où ils vont se montrer. Je ne vis rien qui dût m’inspirer la moindre crainte. Enfin un remise aux dehors modestes s’arrêta devant notre porte ; mon maître s’y installa, et le voilà parti pour le lieu du supplice. Je n’avais pas voulu monter sur le siége, car j’étais connu, et ma présence à l’extérieur du véhicule eût révélé celle de Cinqpoints à l’intérieur. Prenant des rues de traverse, je me dirigeai en courant vers le bas du faubourg Saint-Honoré, où habite Son Excellence l’ambassadeur d’Angleterre, chez qui tout bon sujet anglais prenant femme à Paris est tenu de se marier.
Il existait à cette époque, à côté de l’ambassade, un autre hôtel dont le rez-de-chaussée était occupé par un marchand de vin. Le remise s’arrêta un instant en face de cet établissement, afin de laisser passer un équipage qui entra dans la cour de lord Bobtail, où il déposa deux dames de notre connaissance ; la première paraissait bossue et la seconde n’était autre que la fidèle Kicksey, qui de confidente passait demoiselle d’honneur.
Or, lorsque le remise s’était arrêté, je ne me trouvais plus qu’à quelques mètres de l’ambassade. Notre imbécile de cocher, qui n’avait pas compris qu’il devait entrer dans la cour, descendait pour ouvrir ; je m’avançais pour le faire remonter, lorsque tout à coup deux gaillards, s’élançant du cabaret en question, se placent entre la voiture et l’ambassade, tandis que deux autres individus, non moins laids que leurs camarades et sortis de je ne sais où, se présentent à l’autre portière.
— Monsieur Cinqpoints, dit l’un de ces derniers, je vous arrête au nom de la loi !
Mon maître s’élança vers l’autre portière, comme s’il eût été mordu par une vipère. Au moment de sauter dehors, il s’aperçut qu’on lui avait également coupé la retraite de ce côté. Il abaissa alors la glace de devant et cria d’une voix désespérée :
— Au galop, cocher ! au galop !
Mais le cocher n’était plus sur son siége, et d’ailleurs il se serait bien gardé d’obéir à cet ordre. Bref, au moment où j’atteignais le remise, deux recors y prenaient place à côté de Cinqpoints. Je vis que la partie était perdue, et, n’écoutant que mon devoir, je montai tristement derrière la voiture.