Cinqpoints était trop intelligent pour ne pas deviner qu’à moins d’épouser miss Griffin dans le plus bref délai, il courait risque de se voir remplacer. Tout s’expliquait ; son père voulait l’écarter afin de se mettre sur les rangs. L’achat des lettres de change, la visite de maître Grippart, le rendez-vous fixé pour midi, les recors qui se trouvent là à point nommé, tout cela était l’œuvre de lord Crabs. Peut-être même ce maudit duel avec de l’Orge… Mais non, un père ne frappe pas de pareils coups. Une femme, une faible femme, peut seule songer à assassiner les gens par derrière ; comme il ne lui est pas permis d’attaquer ses ennemis en face, on aurait mauvaise grâce à lui reprocher les armes déloyales dont elle apprend à se servir dès son enfance.
Dans tous les cas, le vieux Crabs cherchait encore à nous jouer quelque vilain tour, cela sautait aux yeux. Grâce à mon admirable présence d’esprit, Cinqpoints avait échappé à un premier piége ; mais il était tombé dans le second. Or, il savait son père trop bon enfant pour faire du mal à qui que ce fût pour le simple plaisir de commettre une mauvaise action. Milord était arrivé à ce degré de perfection qu’il méprisait souverainement les injures, et ne songeait à se venger que lorsque la vengeance devait lui rapporter quelque chose. Ergo, s’il tenait à empêcher le mariage de son fils, c’est qu’il voulait épouser l’héritière pour son propre compte.
Mon maître n’eut pas besoin de me communiquer les raisonnements au moyen desquels il arriva à cette dernière conclusion, car je le connaissais trop bien pour ne pas lire dans sa pensée. Je vis qu’il regrettait plus que jamais d’avoir refusé de négocier un emprunt avec l’auteur de ses jours.
Pauvre diable ! il croyait avoir deviné juste, il se figurait que son père laissait voir comme cela les cartes qu’il allait jouer ! Moi aussi, je tombai dans cette grossière méprise ; mais nous nous trompions tous les deux, ainsi qu’on le verra bientôt.
Raisonnant comme nous le faisions, la logique nous commandait d’épouser au plus vite, coûte que coûte, la charmante Mathilde. Je dis coûte que coûte, car pour sortir de prison, il fallait payer nos dettes, et nos dettes payées, il ne nous resterait que fort peu de chose.
Mais qu’est-ce qu’un pareil enjeu pour un joueur de profession, lorsqu’il s’agit de pourrir en prison ou de gagner deux cent cinquante mille francs de rente ? Voyant qu’il n’y avait pas d’autre parti à prendre, Cinqpoints se décida à risquer son va-tout, et écrivit à miss Griffin la lettre que voici :
« Ma Mathilde adorée,
» Votre lettre a été une bien grande consolation pour le pauvre prisonnier, qui avait espéré que cette nuit serait le plus beau jour de sa vie et qui se voit condamné à la passer dans un cachot ! Vous savez de quelle infâme trahison je suis victime. Perdre un peu d’argent n’est rien, mais se voir tromper par un ami ! Qu’importent quelques écus, après tout ; qu’importe même l’amitié trahie, si votre amour me reste ! Comme vous le dites, nous serons assez riches malgré ce contre-temps. Et qu’est-ce que cinq mille livres à côté des tourments de l’absence ? Je serais un monstre, si j’hésitais à faire un si léger sacrifice pour me rapprocher de celle qui m’a donné son cœur ; car je ne l’ai pas perdu, n’est-ce pas, ce cœur dont la possession me rend plus fier que toutes les richesses du monde ? Je suis trop heureux de pouvoir vous donner une si faible preuve de désintéressement et d’amour. Dites-moi que vous acceptez ce sacrifice, et demain vous verrez tomber ces odieuses chaînes qui me retiennent loin de vous ; demain je serai libre, ou du moins je ne porterai d’autres liens que ceux qui m’enchaîneront à jamais à vos pieds. Mon adorable Mathilde, ma fiancée, écris-moi avant la fin du jour ; je ne saurais goûter un seul instant de repos avant d’avoir reçu ta réponse et je languis en l’attendant.
» H. P. C. »
Ayant donné une dernière couche de vernis à cette tendre élucubration, dont il fit plusieurs brouillons, Cinqpoints me la confia en me disant de la remettre à miss Mathilde en personne. Je me rendis place Vendôme. Mlle Griffin était seule dans son appartement. Je me fis annoncer et je lui donnai la lettre de son adorateur. Elle la parcourut avec une émotion bien naturelle. Je n’ai compté ni ses larmes ni ses soupirs ; mais il y en avait certainement assez pour remplir le petit bassin des Tuileries et gonfler un ballon d’une dimension raisonnable. Après avoir achevé cette lecture, elle me prit la main et me demanda :
— Oh ! John, il est donc bien misérable ?
— Oh ! oui, miss ! répondis-je, aussi misérable qu’il est possible de l’être.