Mathilde courut à son buvard et rédigea tout d’une haleine la réponse suivante :
« Que mon pauvre rossignol cesse de se désoler. J’accepte son sacrifice. Il peut déployer les ailes, briser les barreaux de sa cage, regagner son nid et chanter dans les bras de sa fidèle compagne ! Mon bien-aimé me trouvera demain au même endroit, à la même heure. Alors, alors ! la mort seule pourra nous désunir !
» M. G. »
Ce style-là est le résultat inévitable d’une étude trop assidue des romans de cabinets de lecture. Combien j’aime mieux la naïve originalité du mien ! Je suis les inspirations de mon cœur, je dis simplement ce que je pense ou ce que j’ai vu, et je sais intéresser sans phrases ampoulées. J’abhorre tout ce qui sent l’artifice ou l’affectation… Mais revenons à nos moutons, c’est-à-dire à ce vénérable bélier de lord Crabs, et à ce tendre agneau, miss Mathilde.
Cette dernière venait de cacheter sa lettre, et j’allais, d’après les ordres de mon maître, lui dire :
— Mademoiselle, l’Honorable Percy Cinqpoints vous prie instamment de ne parler à personne de la cérémonie qui doit avoir lieu demain, lorsque le père du futur se présenta. Miss Griffin s’empressa de lui sauter au cou, tandis que je me retirais discrètement au fond de la chambre.
— Lisez, mon cher lord, lisez et ne doutez plus des nobles sentiments qui animent votre… je devrais dire notre Percy.
Lord Crabs prit la lettre, la parcourut (cette lecture semblait l’amuser infiniment) et la rendit en disant, à ma grande stupéfaction :
— En effet, mon fils vous donne là une preuve très-sérieuse de son attachement ; et ma foi, si vous voulez absolument vous marier sans le consentement de votre belle-mère et subir les conséquences de cet acte d’insubordination, personne n’a le droit de vous en empêcher.
— Les conséquences ! Fi donc, milord ! Qu’importe à deux cœurs comme les nôtres un peu d’argent de plus ou de moins ?
— L’amour est une très-jolie chose, ma chère enfant ; mais c’est une valeur qui n’est pas cotée à la Bourse… Le trois pour cent vaut mieux.